FAUST & COLETTE

Fantasque, vous avez dit fantasque ? Donnez-moi Colette, le fantasque personnifié.

Fantaisiste, originale, insaisissable, rétive aux codes sociaux, Colette aura vu sa vie émaillée par le scandale, qu’elle regardera toujours avec un dédain souverain et un amusement certain.

Colette, ou ma compassion absolue envers une femme qui tente de se réaliser dans sa plénitude, envers et contre tout.

Colette, ou ma tendresse éternelle envers une femme de chair et de sang, empreinte d’humanité, de réalité et d’authenticité.

Colette, ou mon empathie sans fin envers une femme tenaillée entre d’immenses défauts vaillamment assumés et d’encore plus immenses qualités pleinement réalisées.

Colette m’a beaucoup appris lorsque je la lisais, encore enfant. Colette m’a appris le naturalisme terrien, les frissons de l’interdit et le jeu, mais surtout : la lucidité et l’authenticité.

Tour à tour nègre littéraire, mime, comédienne, romancière reconnue, présidente de l’académie Goncourt et grand officier de la Légion d’Honneur. Tour à tour jeune épousée docile, femme divorcée, amante, maitresse-femme, compagne. Tour à tour hétérosexuelle et homosexuelle. Voici une soeur qui ne s’est imposée aucune limite.

Que prédestinait Gabrielle, la petite villageoise bourguignonne qu’elle était, à devenir Colette ? Rien en réalité, hormis elle-même.

Mais encore : que prédestinait la petite villageoise bourguignonne qu’elle était, à devenir Colette ? Rien en réalité, hormis l’amour inconditionnel de sa mère, Sido.

Ce que femme veut, Dieu le veut, va l’adage. Ce que l’enfant chéri par le regard maternel veut accomplir, Dieu l’accomplira, ai-je envie d’ajouter.

En 1893, elle offre en dot la fraicheur de ses vingt ans et son caractère aussi rocailleux que son accent bourguignon, à Willy – trentenaire séducteur bedonnant et chauve si j’en crois les photos d’époque – écrivain, boulevardier, éditeur et critique musical fort introduit dans le sérail parisien. Elle l’aime. Lui aussi, mais peut-être moins purement.

Gabrielle devient dans le même temps la nouvelle sensation parisienne et le nègre littéraire de son mari, couchant sur papier ses souvenirs adolescents empreints d’émois saphiques.

Ainsi nait Claudine, un succédané de Gabrielle.

Willy est à la manœuvre, trop heureux du succès littéraire rencontré par les livres successifs qui forment la série des Claudines. Ainsi naissent par la même occasion la mode Claudine, son col et ses cheveux courts – le tout orchestré d’une main de maître par le grand homme, qui a des talents de publicitaire avant l’heure.

Le scandale est immense, le succès tout autant : les Claudines, dans le même temps conspués et réclamés, ont ce parfum d’infamie et de débauche dont se délectent les bourgeois, qui s’encanaillent sans grand risque à leur lecture.

Lasse des infidélités de Willy, Gabrielle divorce en 1905.

Colette nait, sous le signe maintenant du parfum de scandale qui poisse la femme divorcée.

Elle se lance dès 1906 dans le music-hall, devient le premier mime féminin de son temps, fait Marigny, le Moulin-Rouge, le Bataclan et part en tournée en province, le tout dans des tenues de scène tellement dénudées qu’elles sont parfois interdites par les préfectures.

Elle entretient une relation homosexuelle avec Missy, la fille du Duc de Morny – le demi-frère de Napoléon III. Elle s’habille en homme et pose fièrement en train de fumer – d’où cette séance-photo.

Mais si elle monte sur scène à moitié nue, c’est moins par envie de scandale que par nécessité, puisqu’elle souhaite être indépendante financièrement. Le roman La Vagabonde reflètera ces années de scènes, éreintantes, épuisantes mais ô combien exaltantes.

Si elle entretient une relation homosexuelle, c’est encore une fois moins par envie de scandale que par envie tout court. Le roman Le Pur et l’Impur illustrera son amour de l’amour universel, qu’il soit hétérosexuel ou homosexuel.

Elle rencontre Henri de Jouvenel, l’épouse en 1912 et lui fait un enfant, Bel-Gazou. Elle aura été, à tout le moins, une mère fantasque pour cette enfant religieusement baptisée du prénom de Colette, qui doit grandir dans l’ombre écrasante de cette Colette-mère, première du nom.

Femme trompée à la quarantaine, elle trompe en retour son mari avec son propre fils, Bertrand de Jouvenel, 16 ans. De cette liaison qui durera quelques cinq années, naitront deux de ses plus beaux et émouvants romans, Le Blé en Herbe et Chéri.

Elle publie beaucoup. Femme écrivain, scandale encore. Elle fuit les abstractions qui enfument l’esprit. Elle est vivante, terrienne, sensuelle et le revendique à une époque où la femme est un citoyen de seconde zone, sans droit de vote ni voix au chapitre.

Ses écrits transcendent sa vie. Fine observatrice des animaux dans son enfance, elle devient naturellement fine observatrice de ses congénères. Son sens aigü de la comédie humaine, de la valse des egos et des désirs est rarement été pris en défaut, même lorsqu’il s’agit des siens propres.

Des erreurs, Dieu qu’elle en a faites. Mais ce que j’admirerai toujours chez Colette, c’est l’absence d’égotisme et le refus des apparences. Elle ne travestit presque rien et assume presque tout.

Elle ne cherche pas le scandale, elle est le scandale.

L’amour aura été la grande affaire de sa vie, et il réunira autant la chair que l’esprit, autant la nature que le genre humain.

Fantasque, elle vit au-delà d’elle-même, sans jamais se renier ni s’amputer, mais dans toute sa véracité, aussi crue et cruelle soit-elle. Le corps, le cœur et l’âme sont à l’ouvrage, tout au long de sa vie.

Femme de chair, de sang, de sens ? Donnez-moi Colette.

Femme de cœur ? Donnez-moi encore Colette.

Pour la totalité de l’article paru dans Faust Magazine, c’est par ici !

(Post scriptum : ces photos ont été retouchées, tout bêtement parce qu’elles étaient destinées à une publication sur un magazine et que les standards photo de la presse écrite ne sont clairement pas les mêmes que les miens.)

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