SUPER SLOW FASHION

Me voici dans une très très belle robe des années 50, que je trouve d’un sublime, d’un intemporel et d’une élégance rares.

Je l’ai trouvée aux Puces, dans l’une de mes deux boutiques préférées, Marcel et Jeannette, qui est spécialisée dans le vêtement du 18ème siècle jusqu’aux années 60.

C’est à la fois très curieux et très réconfortant de porter un vêtement qui est plus âgé que vous.

C’est très curieux – et passionnant d’ailleurs – d’examiner les étoffes et le montage, si différents de ce qui se fait aujourd’hui. Qui sait encore aujourd’hui ce qu’est un ruban de taille ou un lanvin ?

C’est aussi immensément réconfortant de porter un vêtement ancien, tout simplement parce que sa qualité vous enveloppe, son histoire vous enrichit et son décalage par rapport à l’époque actuelle vous assure de sortir de la foule et de vous approprier un style qui vous est propre.

Et j’en viens donc à la fast fashion, cet affreux segment du marché de la mode, dont les principales caractéristiques résident dans le renouvellement incessant des collections et des prix particulièrement bas. Et, osé-je ajouter : une qualité médiocre, également.

C’est un sujet qui traine depuis de longs mois dans mon esprit.

Sans avoir jamais conscientiser le sujet, j’ai toujours suivi le viatique de Madame Mère selon lequel il vaut mieux une pièce de qualité que plusieurs pièces médiocres. Et Dieu sait que nous n’avions pas de grands moyens à l’époque, mais quelque part, ceci explique cela.

La fast fashion n’existait pas à l’époque, mais l’arrivée des géants de la consommation de masse sur le marché de la mode n’a pour autant pas changé mon opinion d’un iota. Je n’ai conscientisé ma démarche qu’assez récemment finalement, lorsque mon ado chérie m’a expliqué sa décision de ne plus jamais acheter autre chose que du vintage ou du vêtement d’occasion – et les raisons fondant son choix. Je me suis surprise à lui répondre spontanément que j’avais moi-même intégré ces raisons et ce choix depuis fort longtemps, sans jamais avoir intellectualisé quoi que ce soit.

Je ne mets jamais les pieds dans un H&M ou un Zara, tout simplement parce que cela me dégoute.

Ces enseignes représentent à mes yeux la quintessence de tout ce qui déraille dans ce pauvre monde, et que je vomis : le manque d’éthique, l’injustice sociale et environnementale, le pseudo-individualisme camouflé sous une consommation de masse clonante, la surconsommation, et finalement, ce que j’appelle “la déprime sociale”.

Acheter dans ces enseignes revient à renoncer à toute éthique, à valider des conditions de travail plus que précaires, le travail des enfants dans certains pays, le tout assorti de salaires au lance-pierre. On se souvient tous de l’effondrement du Rana Plaza au Bangladesh en 2013, qui avait levé le voile sur les conditions extrêmement précaires dans lesquelles travaillaient les personnes s’échinant sur des produits destinés à la fast fashion.

Acheter dans ces enseignes revient à perpétuer un néo-colonialisme économique maintenant organisé non pas par des États, mais des sociétés – et vient donc cautionner une injustice sociale et environnementale qui fleure bon le clivage entre pays développés et pays en voie de développement.

Acheter dans ces enseignes revient à accepter une surconsommation de masse, qui, on commence à le savoir, n’a que des effets négatifs pour cette pauvre Terre – l’industrie de la mode étant la deuxième plus polluante après l’industrie pétrolière.

Les pays les plus pénalisés sont la Chine, le Bangladesh et l’Inde, où la production de vêtements destinés à la fast fashion est en train de créer une crise environnementale sans précédent, pour ne parler que de la culture intensive de coton, très gourmande en eau, ou du déversement de produits de teintures non traitées dans les sources d’eau locales.

Acheter dans ces enseignes revient à accepter un clonage vestimentaire, qui permettra peut-être de de trouver un petit manteau mignon que l’on pensera avoir “déniché” mais que l’on retrouvera finalement aux quatre coins du monde, et pire, deux ou trois fois dans la rue dans laquelle on se promène. Là où cela devient vicieux, c’est que ce clonage se camoufle bien sous le vernis de la décision d’achat, que l’on pense éclairée, individuelle et proactive. A tort, parce que ce n’est certes pas la demande qui crée le marché aujourd’hui, c’est bien le marché qui créé la demande. “Vous n’en avez pas besoin, vous n’en voulez pas ? Pas grave, vous allez quand même l’acheter”. Tel semble être le motto qui régit ce macabre marché.

Acheter dans ces enseignes revient à accepter que l’individualité, dans tout ce qu’elle a d’unique et de transcendé, n’existe pas. Acheter dans ces enseignes revient à accepter que son style propre n’existe pas. Ou peu. Puisque j’en reviens au fameux petit manteau mignon que l’on croise partout.

Acheter dans ces enseignes revient à accepter une surconsommation de masse, qui a finalement des effets négatifs pour l’humain aussi : acheter dans ces enseignes revient à accepter le caractère compulsif de l’achat, que l’on jette deux fois plus qu’il y a 15 ans. On n’achète plus pour garder, on achète pour satisfaire un besoin immédiat qui se réalise lors de l’achat. On connaissait le phénomène de “comfort food”, cette nourriture que l’on ressent le besoin d’ingurgiter lorsque l’on va mal.

Bienvenue dans la “comfort fashion”, celle qui console de la déprime sociale.

Robe vintage chinée Marcel et Jeannette – Ceinture vintage Valentino – Chaussures JCrew – Lunettes de soleil Miu Miu – Sac à main Moreau Paris – Bracelet Eshvi

A Bagatelle