LE LUTETIA

Après quatre longues années d’absence, quel plaisir de retrouver enfin le Lutetia, le seul hôtel 5 étoiles de la Rive Gauche. J’avoue une immense tendresse pour cet établissement que j’ai toujours fréquenté, chargé d’histoire parfois légère, parfois sombre.

Histoire légère lorsque sa construction est commanditée en 1907 par les époux Boucicaut – propriétaires du Bon Marché – qui souhaitent offrir à leur clientèle de province la possibilité de séjourner dans un hôtel luxueux, commodément installé en face dudit Bon Marché. Terminé en 1910, le bâtiment en tant que tel est une merveille Art Nouveau – le fronton en est la meilleure preuve – mâtinée d’Art Déco. Épicentre de la vie intellectuelle et artistique de l’entre-deux-guerres, le Lutetia accueille entre autres Picasso, Gide, Matisse ou encore Saint-Exupéry (qui a tout de même écrit le plus beau livre du monde).

Histoire sombre en revanche, lorsque le Lutetia est réquisitionné dès le début de l’Occupation, afin d’accueillir le quartier général du service de renseignement nazi. La légende veut que les employés de l’hôtel aient réussi à soustraire aux yeux de l’occupant de grands crus, cachés dans des caches creusées dans les caves.

Histoire en clair-obscur enfin, lorsque le Lutetia ouvre ses portes à la Libération aux déportés, à leur retour des camps de concentration. L’hôtel est pris d’assaut à chaque heure par les familles à la recherche de déportés, et il arrive hélas souvent que leur espoir se brise devant l’inéluctable absence.

Jusqu’à récemment, un traditionnel diner d’anciens déportés s’y tenait (et je me demande d’ailleurs où s’est tenu ce diner pendant les quatre ans de rénovation). En 2010, l’hôtel est vendu au groupe israélien Alrov : le symbole est fort.

Après quatre ans de travaux, le Lutetia réouvre ses portes et c’est tout simplement enchanteur : l’architecte Jean-Michel Wilmotte a réussi le tour de force de préserver l’esprit Lutetia tout en le dépouillant.

Oubliées, les lourdes tentures rouges. Oubliée, l’allure empesée, compassée et osons le mot, délicieusement vieillotte.

Willmote réintroduit en fanfare la lumière qui manquait cruellement à ce bel établissement. L’endroit est à la fois lumineux et chaleureux, Willmote ayant savamment joué avec les bois profonds, les codes Art Déco et l’éventail des couleurs allant du plus chaud beige au plus profond chocolat.

Je remercie cet architecte de génie que j’ai toujours admiré, de ne pas avoir versé dans la décoration pseudo-française – entendez par-là un style baroque et lourd (dés)alliant allègrement un style néo-classique avec de l’improbable Boulle, Transition ou Napoléon III – en vigueur dans certains palaces Rive Droite que je fuis avec horreur.

Le bar Joséphine s’ouvre sur l’immense baie vitrée du boulevard Raspail, le seul “rideau” y faisant office étant un mur de bouteilles d’alcool : le ton est donné et assumé et c’est plus que parfait. On y retrouve le piano du Lutetia, qui y trône fièrement.

L’endroit est pris d’assaut à l’heure des cocktails. Il vaut mieux vaut réserver : n’en veuillez pas aux Parisiens trop heureux de retrouver leur cher Lutetia, qui leur est enfin rendu.

Robe Roland Mouret – Manteau Max Mara – Escarpins Christian Louboutin – Sac à main Gucci