Malgré leur notoriété nationale voire internationale, certains auteurs restent foncièrement régionaux tant ils ont écrit sur le milieu dans lequel ils ont grandi : Marcel Pagnol est à la Provence ce que François Mauriac est à la région bordelaise. Et puisque je suis dans les pinèdes arcachonnaises, évoquons donc François Mauriac.
Au fil de ses romans, Mauriac n’aura eu de cesse de dénoncer l’hypocrisie et la bienséance moyenâgeuse d’une bourgeoisie bordelaise qui ne laisse aucune chance d’épanouissement personnel, qu’il soit spirituel ou émotionnel.
À cette enseigne, le personnage de Thérèse Desqueyroux hante l’œuvre du romancier, qui lui dédie une première ébauche “Conscience, Infini Divin” en 1927, un premier roman éponyme en 1927, puis deux nouvelles – “Thérèse chez le Docteur” et “Thérèse à l’Hôtel” en 1933 – suivi d’un dernier roman, “La Fin de la Nuit” en 1935.
Le roman éponyme de 1927 suit le tragique destin de Thérèse Desqueyroux, qui a tenté d’empoisonner son mari pour échapper à l’enfermement du mariage. Elle sort pour autant libre du palais de Justice car même si tous – que ce soit son père, son avocat ou sa belle-famille – la savent coupable, son mari Bernard a menti au juge d’instruction pour sauver les apparences et l’honneur d’un couple bourgeois de la région bordelaise.
Le roman suit les pensées de Thérèse lors du trajet qui la ramène du palais de Justice vers la propriété familiale et vers son mari.
Thérèse n’a été heureuse qu’enfant, lors de ces étés libres et merveilleux qu’elle passait dans les pinèdes avec son amie Anne – la sœur de Bernard.
Elle est bientôt fiancée par convention par son maire de père à Bernard, qui est le fils du propriétaire voisin. Bernard est un terrien. Bernard ne vit que pour la chasse aux palombes. Bernard a une intelligence très moyenne. Bernard a des préjugés puants. Bernard est aux antipodes de Thérèse qui a beaucoup lu et qui n’a, de par son caractère fort, rien de la petite épousée docile. Mais Thérèse n’en sait encore rien.
Les espoirs que Thérèse nourrit lors de ses fiançailles se fracassent devant l’horreur que lui inspire la sexualité conjugale. Cette horreur est amplifiée par la découverte concomitante par son amie Anne d’une sexualité sensuelle et jouisseuse dans les bras de Jean, le fils d’un propriétaire du coin qui a le malheur d’être israélite. La belle-famille de Thérèse rejette l’idée d’une telle mésalliance et charge Thérèse, affreusement jalouse du bonheur d’Anne, de tuer dans l’œuf toute idée de mariage.
Thérèse rencontre Jean qui n’a aucune intention de se marier avec Anne mais qui ensorcèle Thérèse malgré elle avec ses idées de liberté et d’accomplissement personnel.
Thérèse est peut-être ensorcelée mais Jean l’est également, car Thérèse est intelligente et n’a rien de commun avec les jeunes femmes de son âge ou avec Anne qui acceptera probablement bientôt le joug conjugal vécu sans amour.
Jean rompt par courrier avec Anne, qui en tient, à tort, Thérèse pour responsable. Les deux amies d’enfance ne se parlent plus même si elle se croisent dans la demeure familiale, puisque Thérèse vit avec ses beaux-parents.
Thérèse accouche bientôt d’une petite fille, Marie – qui la laisse parfaitement indifférente, contrairement à Anne qui s’en occupe avec amour.
Depuis qu’un enfant respirait dans la maison, c’était vrai qu’Anne avait recommencé à vivre. Toujours un berceau attire les femmes ; mais Anne, plus qu’aucune autre, maniait l’enfant avec une profonde joie. Pour pénétrer plus librement chez la petite, elle avait fait la paix avec Thérèse, sans que rien ne subsistât de leur tendresse ancienne, hors des gestes, des appellations familières.”
Thérèse est prisonnière d’un monde qu’elle n’a pas choisi et c’est finalement presque par hasard, sans vraiment y réfléchir, que Thérèse a l’idée d’empoisonner son mari Bernard. Le forfait ne sera pour autant pas accompli – l’empoisonneuse étant découverte par sa belle-famille et par le docteur dont les ordonnances ont été falsifiées.
Au terme de son voyage du palais de Justice à la propriété familiale, voici à présent Thérèse devant Bernard. Elle a préparé sa confession. Ce qu’elle ignore, c’est que l’enfermement qu’elle subissait avant la découverte de son forfait n’a aucune commune mesure avec l’annihilation qu’elle va bientôt subir. Elle va bientôt être niée en tant que personne au nom de l’honneur de la famille.
Pour écrire “Thérèse Desqueyroux”, François Mauriac s’inspire de ces femmes bordelaises qui évoluent “à travers les barreaux vivants d’une famille” et dont la cage est au choix le mariage, la famille, la société – cette cage “tapissée d’oreilles et d’yeux”. La cage, c’est aussi cet horizon fermé par des pins qui ressemblent aux barreaux d’une prison.
Pour écrire “Thérèse Desqueyroux”, François Mauriac s’inspire également d’un fait divers qui l’a passionné, l’affaire Canaby.
Henriette-Blanche Canaby est accusée, en 1905, d’avoir voulu empoisonner son mari Émile Canaby, courtier en vins bordelais. Mauriac assiste au procès au cours duquel Henriette-Blanche Canaby est condamnée pour faux et usage de faux (les fausses ordonnances qui permettent de se procurer auprès du pharmacien de la digitaline et de l’arsenic entrant dans la composition de la liqueur Fowler qu’elle donnait à son mari), malgré le témoignage en sa faveur de son époux, qui veut sauver les apparences d’un couple bourgeois qui fait pourtant ménage à trois avec un riche rentier, Pierre Rabot.
Malgré le mobile probable d’Henriette-Blanche Canaby – toucher l’assurance-vie souscrite par son mari et refaire sa vie avec son amant – l’accusation de tentative d’empoisonnement est rejetée et l’épouse est condamnée à 100 francs d’amende et 15 mois de prison, peine qu’elle effectuera partiellement.
Contrairement à l’affaire Canaby, il n’y a, dans “Thérèse Desqueyroux” aucun mobile apparent. Thérèse n’a pas d’amant et ne convoite pas une fortune qu’elle a déjà. Il n’a a d’ailleurs dans le roman, aucune explication “raisonnable” au geste de Thérèse. Elle a empoisonné son mari sans haine, sans passion, sans mobile – et c’est probablement pour cela qu’elle semble aussi dangereuse aux yeux de la bonne société dans laquelle elle évolue. Ses pairs la jugent dangereuse parce qu’elle semble froide et indifférente – la réalité est que Thérèse bout d’un feu intérieur que ses pairs, à la recherche de posture sociale et d’enrichissement personnel, n’ont aucune chance de comprendre.
Thérèse a touché du doigt la plénitude émotionnelle enfant, lors de ses vacances avec Anne et il n’est pas interdit au lecteur d’y voir la floraison avortée d’une homosexualité latente – ce qui ferait écho à la supposée homosexualité refoulée de François Mauriac.
La découverte d’une sexualité hétéronormée et morne la révulse – c’est du moins l’explication proposée par la nouvelle “Conscience, Instinct Divin” – l’ébauche de “Thérèse Desqueyroux” parue en 1927 – qui lie et oppose la révulsion de Thérèse vis-à-vis de la sexualité conjugale à l’amitié profonde qui unit Thérèse et Anne.
Je me plais à reconnaître qu’il est le meilleur, le plus indulgent des amis, du moins tant que la venue de l’ombre ne le transforme pas en cette bête hideuse et soufflante.”
“Conscience, Instinct Divin”
La geste de Thérèse ne trouvera pas d’explication limpide.
Pourquoi Thérèse Desqueyroux a-t-elle voulu empoisonner son mari ?”
Mauriac dans “Le Romancier et ses Œuvres”
Nous n’aurons pas de réponse univoque et les romans et nouvelles suivants “Thérèse chez le Docteur”, “Thérèse à l’Hôtel” et “La Fin de la Nuit” n’offrent aucune explication claire. Thérèse semble affligée d’un mauvais sort qui n’entraine que malheur et débâcle, autant pour elle que pour les personnes qui lui sont attachées, qu’ils s’appellent Jean, Phili, George, Marie, Anne ou… Bernard.
Elle est un ange noir pour elle-même et pour les autres mais on ignore la source de cette noirceur : est-elle maudite, malade ou simplement tellement enfermée en elle-même qu’elle est dans l’incapacité de ressentir et de communiquer sereinement ce qui l’agite ?
Le mal est en Thérèse mais on ignorera s’il est d’origine surnaturelle ou d’origine bêtement humaine. La réalité est qu’elle sera souvent jalouse, souvent en opposition avec une autre figure féminine qu’elle considèrera rivale – que ce soit sa meilleure amie Anne ou sa fille Marie – et qu’elle sera souvent l’ange destructeur de son petit monde et de sa propre destinée. Il y a également, en Thérèse, de la vagabonde (pour paraphraser Colette, que Mauriac a lue) et Thérèse n’est pas sans rappeler Annie qui apparaît dans “Claudine s’en va” et dans “La Retraite Sentimentale”, qui, libérée d’un mari autoritaire, mène une vie solitaire et voyageuse faite d’aventures sentimentales sans lendemain.
Pour autant, pour en revenir à Thérèse, la réminiscence d’une femme animée par une soif de liberté et d’accomplissement personnel persiste. Et même si le lecteur n’est pas bien sûr de ressentir de l’empathie pour cette froide anti-héroïne, il ne peut s’empêcher de compatir avec le tragique d’une vie absolument et complètement ratée.











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Le 10 Juillet 2026


