Fondateur d’origine anglaise d’une maison de couture parisienne devenue le symbole ultime du luxe parisien, Charles Frederick Worth bouleverse l’histoire de la mode sous le Second Empire en inventant la haute-couture et en érigeant celle-ci au rang d’art.
Né en 1825 en Angleterre dans une famille modeste, il devient, adolescent, apprenti dans une maison de nouveautés à Londres, Swan & Edgar. Cette expérience londonienne lui permet d’acquérir une connaissance fine des tissus et d’écumer les salles de la National Gallery, où les portraits historiques lui font vive impression et lui inspireront certains de ses futurs modèles.

1885

1890 – Ce costume qui porte de manière surprenante la griffe Worth, a été coupé à partir d’un manteau d’homme datant approximativement de 1780. Il a été adapté à la silhouette féminine par l’ajout d’un gilet, de garnitures et de baleines

Worth arrive à Paris à vingt ans. Il travaille chez Gagelin, une maison de vente de textiles et de vêtements prêts à porter réputée qui se trouve alors dans l’épicentre de la mode parisienne, rue Richelieu, aux abords du Palais-Royal. Worth en devient rapidement le principal vendeur et y ouvre une division dédiée à la couture. Ses modèles, qui sont présentés et récompensés de prix aux Expositions Universelles de Londres en 1851 puis Paris en 1855 attirent l’attention sur son talent – tant et si bien qu’il ouvre sa propre maison de couture en 1858 au 7 rue de la Paix, parfaitement situé entre le Palais-Royal et le palais des Tuileries où la fête impériale menée par l’impératrice Eugénie va faire son succès.
L’impératrice nomme Worth concepteur de mode pour la Cour et ce patronage impérial accroit considérablement sa réputation et assure son succès commercial. Sa clientèle compte certes les membres de l’aristocratie française et la haute-société parisienne, mais son rayonnement, allié à son anglais natif lui permet également d’attirer une clientèle internationale, notamment venue des États-Unis.

Jean Béraud – Une soirée – 1878

Louis Beroud – L’escalier de l’Opéra – 1877

Paletot de l’Impératrice Eugénie – 1858-1860

Winterhalter – L’Impératrice Eugénie entourée de ses dames d’honneur – 1855
Il faut dire que la conception de la création de mode de Worth est révolutionnaire. Avant Worth, la cliente choisit son tissu et son modèle et le couturier n’a qu’à s’exécuter – car il est à ce stade un artisan. Worth au contraire, décide d’imposer à sa clientèle les modèles inédits qu’il créé selon son inspiration, mettant en avant son sens artistique : le couturier devient artiste.
Il lance ses propres collections dont les modèles sont faits à l’avance et présentés dans ses salons luxueux. Il délaisse les moyens de communication classiques alors en vigueur – publication dans les magazines de mode, envoi de poupées habillées aux clientes – pour la création du sosie – un mannequin qui sera souvent son épouse Marie et qui défile et met en scène ses créations dans les salons du 7 rue de la Paix. La création du sosie annonce les défilés tels que nous les connaissons aujourd’hui.
Les collections changent régulièrement, annonçant la saisonnalité des collections printemps-été et automne-hiver que nous connaissons également aujourd’hui.
Et comme l’artisan est devenu artiste, les robe sont griffées comme un tableau grâce à la signature Worth apposée directement sur le vêtement.

Le succès de Worth est assuré et il devient l’ordonnateur de la fête impériale : la demande en articles de luxe atteint pendant le Second Empire des niveaux inconnus depuis la Révolution et les prix pratiqués par la maison de haute-couture sont tout à fait exorbitants.
Une femme de la haute-société se change en moyenne quatre fois par jour et sa garde-robe se compose de robes d’intérieur pour recevoir, de robes de jour pour sortir, de robes du soir et de manteaux de jour et d’opéra.

Robe de jour – 1869

Robe du soir – 1866-1867

Robe de jour – 1900

Robe de mariée – 1878

Corsage – circa 1880

Veste – circa 1895

Manteau d’opéra – 1901

Robe du soir – 1913
Car à chaque heure du jour correspond une tenue, et notamment un corsage particulier. La nécessaire rapidité de changement qu’induise les rendez-vous rapprochés dans la journée amène à scinder la robe en deux parties : ce sont les robes dites à transformation. Ce dédoublement permet de conserver toute la journée la crinoline et la jupe, sur laquelle on attache un corsage fermé le jour et largement décolleté pour le bal du soir. Un troisième corsage au décolleté plus petit peut être porté pour le dîner ou le théâtre. Des éléments peuvent également venir compléter la tenue, comme l’ajout de guirlandes de fleurs sur la jupe pour un bal.
Porter une robe Worth devient un marqueur social (Zola ne s’y trompe pas lorsqu’il mentionne le créateur dans son roman La Curée, Edith Wharton non plus, dans “L’Âge de l’Innocence”) – et se faire représenter dans une robe Worth par un peintre ou par un photographe l’est plus encore.
La Révolution Industrielle lui permet de lancer la dentelle mécanique et l’apparition de nouveaux colorants synthétiques lui permet d’élargir sa palette de couleurs.
Worth domine bientôt un secteur professionnel qui repose sur la création artistique et de fait, à partir de Worth, les grands couturiers ne se considéreront plus jamais autrement que comme des créateurs et des artistes.
Fort de son talent et de son succès, Worth se permet le snobisme de choisir ses clientes. S’il se déplace pour aller au domicile des princesses impériales, les femmes de la haute-société affluent vers le 7 rue de la Paix, au mépris de toute convention sociale. S’il oppose une fin de non-recevoir aux femmes parvenues ou aux femmes de l’aristocratie qui viennent sans introduction et sans rendez-vous, il donne corps aux goûts personnels de certaines – la plus connue étant probablement la très proustienne comtesse de Greffulhe.

La comtesse Greffulhe dans sa robe fleur-de-lys par Nadar – 1896


Robe fleur-de-lys – 1896

La cape russe de la comtesse Greffulhe – Cette majestueuse cape a été coupée par Worth dans un manteau de cérémonie offert par le Tsar Nicolas II à la comtesse Greffulhe

Robe de cour de Lady Curzon – circa 1900

Détails de la robe de cour de Lady Curzon – circa 1900
Le style de Worth mêle historicisme, goût pour le travestissement et surenchère décorative.

Costume de bal – 1893

Costume de bal – circa 1880


Costume de bal – 1881
Pour autant, Worth sait anticiper les évolutions sociales en adaptant ses créations aux besoins de sa clientèle – on lui doit par exemple l’abandon de l’imposante crinoline (dix mètres de circonférence en 1860 !) au profit de la plus maniable tournure. Ses robes à transformation s’adaptent parfaitement aux nécessités de ses clientes, tout comme ses tenues sportwear pour les villégiatures en bord de mer.

Tea gown – circa 1895-1900
Au tournant du XXème siècle, plus de dix-mille robes, manteaux et capelines sortent, chaque année, des ateliers Worth.
À la mort du créateur en 1895, ses fils Gaston et Jean-Philippe, puis ses petit-fils Jacques et Jean-Charles reprennent la maison de haute-couture. Gaston embauchera Paul Poiret en 1901 mais l’expérience tournera court tandis que Jacques et Jean-Charles se lancent dans la parfumerie.

Robe du soir – 1926

Robe du soir – 1926

Robe du soir – 1925

Robe du soir – 1936
En 1924, le premier parfum de la maison Dans la Nuit est en effet lancé dans un flacon signé Lalique. Plus de vingt parfums seront lancés entre 1924 et 1947 sous l’égide d’une société spécifiquement dédiée aux parfums de la marque – et qui existe encore aujourd’hui.
La maison de couture, quant à elle, subit une concurrence de plus en plus acharnée, pour être finalement acquise en 1950 par la maison Paquin, puis fermée en 1956. Depuis, plusieurs tentatives de résurrection ont eu lieu – sans grand succès – la dernière collection datant de 2013.
L’exposition qui se tient au Petit Palais – ce temple Belle-Époque tellement en harmonie avec les robes présentées – jusqu’au 7 septembre 2025 est la première dédiée à l’inventeur de la haute-couture. Certaines robes ne seront plus jamais mises sur mannequin, leurs tissus devenant au fil des décennies trop fragiles, leurs soies fusant sous le poids des pierreries. C’est dire la chance de pouvoir les admirer, ces beaux témoins de l’Histoire, grande et petite.
Le 25 Juillet 2025
