On l’a vu ici, Gabrielle Chanel n’a jamais mis en valeur un quelconque passé de résistante.
À la Libération en septembre 1944, elle est interpellée manu militari au Ritz où elle demeure, et est interrogée par un comité des Forces Françaises de l’Intérieur. Elle est relâchée au bout de deux heures. Certains historiens pensent qu’une intervention de Winston Churchill, qui aurait souhaité prémunir certains membres de l’élite anglaise contre des témoignages de leurs sympathies pronazies, expliquerait la rapidité de l’interrogatoire imposé à Gabrielle Chanel. Avec le recul, on peut se demander si cette rapidité ne s’explique pas simplement par un manque de preuves disponibles à l’époque.
Dans les mois qui suivent, Gabrielle Chanel gagne sans trop de difficulté la Suisse où elle vit dans la région de Lausanne en exil ou en retraite, c’est selon, pendant huit ans. Elle revient parfois à Paris mais la société dans laquelle elle évoluait auparavant la snobe et lui tient rigueur de sa liaison avec Spatz – avec lequel elle vit une paisible vie helvétique.
Taiseuse, Gabrielle Chanel ne parlera guère de l’épisode Modellhüt – sauf pour faire comprendre à mots couverts que ses amis étaient outre-Manche.
Quant à l’épisode de la tentative de spoliation des frères Wertheimer, il se résoudra après la Libération à force de négociations entre une associée qui est assurée de toucher 2% bruts des ventes mondiales de parfums et deux associés trop heureux de préserver l’image lisse de celle dont le nom est imprimé sur chaque bouteille de parfum vendue.
On ne saura jamais si l’Occupant faisait pression sur Gabrielle Chanel afin de la compromettre dans l’opération Modellhüt en marchandant la libération de son neveu André et la résolution du contentieux larvé qui opposait la célèbre couturière à ses associés.
On ne saura jamais si les intentions d’une Gabrielle Chanel voulant œuvrer pour la fin du conflit, étaient pacifistes et visaient une paix imparfaite car séparée mais une paix tout de même, si elle était agent double ou si ce sont ses sympathies pour le Reich qui auront aiguillé son implication dans l’opération Modellhüt.
On a souvent dit que Gabrielle Chanel avait été la seule, avec Madeleine Vionnet, à ne pas avoir profité de l’argent nazi puisqu’elle avait fermé sa maison avant l’Occupation. C’est vrai. Mais pour être parfaitement complet, elle a également largement profité de la guerre avec la vente de ses parfums qui eux, sont restés en vente.
Ses biographes semblent s’accorder sur son antisémitisme latent – elle reprend en 1933 avec son amant Paul Iribe le journal xénophobe “Le Témoin” et elle fait une claire distinction entre les “israélites” (pour faire simple, les juifs riches comme sa cliente Madame de Rothschild) et les “youpins” (c’est-à-dire tous les autres). Ses proches amies comptent en outre Josée de Chambrun, la fille du tristement célèbre Pierre Laval et son avocat est Maître de Chambrun, l’époux de cette dernière. Pour autant, on sait que Gabrielle Chanel tire sur tout ce qui bouge – que ce soit sa grande amie Misia Sert, les homosexuels, les hommes, les femmes, les artistes ou encore les couturiers (la lecture de ses mémoires recueillies par Paul Morand est à ce titre édifiante) – il est donc difficile de faire la part des choses.
Trois ans après la guerre, un jeune photographe américain encore peu connu, Richard Avedon, capte toute l’ambiguïté latente de Chanel, en la faisant poser à son insu devant un mur parisien sur lequel ont été collées deux affiches : “Pourquoi Hitler” et “Centenaire de 1848 – Liberté Égalité Fraternité”. La photo est cruelle, accusatrice, ambiguë et Avedon renoncera à sa parution (moi, non, la voici).

En 1954, Gabrielle Chanel est âgée de 71 ans. Elle décide, suite à ses discussions avec ses associés les infatigables frères Wertheimer – finalement aussi pragmatiques qu’elle, de rouvrir sa maison de couture. Hélas, la collection présentée est un flop absolu. Le “New Look” pigeonnant de Christian Dior prévaut et l’androgynéité proposée par Chanel ne rencontre plus aucun succès.
Pour contrer cette infortune, la reine du marketing qu’elle est va encore frapper : elle pare les célébrités des tailleurs tweed, des blouses de soie et des chaussures bicolores qui composent le nouveau vestiaire Chanel et se fait photographier avec elles.
Romy Schneider, dans la fraîcheur de ses vingt ans, prend trente ans dans un style qui ne lui va pas, Jeanne Moreau a l’air encore moins aimable que d’habitude en tweed et Jackie Kennedy va bientôt voir son mari mourir en tailleur rose bonbon.
Mais le succès est à nouveau au rendez-vous.
Gabrielle Chanel reçoit en 1957 à Dallas l’Oscar de la Mode, mais c’est la fin du règne Chanel. La concomitance des dates de l’un des documents attestant de ses faits de Résistance et des Oscars de la Mode est-elle fortuite ou vise-t-elle à éteindre dans l’œuf toute contestation ? On ne le saura jamais.
Les années 60 arrivent avec Marie Quant, les minijupes, la culture pop, le féminisme et une très réelle révolution sociale. La mode vient de la rue, de l’Angleterre et cette fois-ci, Chanel n’aura pas su anticiper l’air du temps.
Elle s’éteint, seule et isolée, en 1971 au Ritz. Sa vie n’aura été synonyme que de travail, d’acharnement, d’ambition.
Son héritage humain est inexistant, son héritage professionnel, immense. La maison Chanel appartient aujourd’hui aux descendants des frères Wertheimer. L’une d’eux, Éliane Heilbronn qui était proche du centenaire lorsqu’elle est décédée en 2024 et qui était toujours habillée en Chanel, était avocate et avait fondé Salans (qui fait maintenant partie de Dentons, accessoirement le plus gros cabinet d’avocats au monde) – ce qui n’est pas pour me déplaire.










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Le 30 Mai 2025


