L’exposition proposée par le musée Jacquemart-André jusqu’au 3 août 2025 “Artemisia, Héroïne de l’Art” met en lumière la vie et le talent de celle que l’on considère comme la première femme peintre reconnue de son vivant, Artemisia Gentileschi.
Artemisia aura su plus qu’une autre tourner le plomb en or. Elle nait à Rome en 1593 d’un père peintre fort réputé – Orazio Gentileschi – et d’une mère qui décède alors que sa fille n’a que douze ans et qui doit, de fait, assumer un rôle maternel auprès de ses trois frères cadets.
Évoluant dans un monde d’hommes et une société romaine pétrie de conventions rigides, Artemisia apprend pourtant à peindre dans l’atelier d’Orazio, qui se rend rapidement compte que sa fille a, contrairement à ses frères, un talent inouï.
Comme le style d’Orazio se réfère explicitement à l’art du Caravage dont il a été le disciple, les débuts artistiques d’Artemisia se placent, à bien des égards, dans le sillage du fameux peintre lombard.
La première œuvre attribuée à Artemisia, qu’elle signe à l’âge de dix-sept ans, est Suzanne et les Vieillards qu’elle réalise en 1610. La peinture reprend un épisode biblique qui relate l’histoire d’une jeune femme, Suzanne qui, observée alors qu’elle prend son bain, refuse les propositions lubriques de deux vieillards. Pour se venger, ceux-ci l’accusent alors d’adultère et la font condamner à mort, mais le prophète Daniel intervient, prouve l’innocence de la jeune femme et fait condamner les vieillards.

Même s’il s’agit d’un thème qui a toujours inspiré les artistes, son choix par une jeune femme peut sembler étonnant et il apparaît, a posteriori, comme le funeste présage du traumatisme que va bientôt subir Artemisia.
La première épreuve : le viol
C’est Orazio qui fait involontairement entrer le loup dans la bergerie en 1611. Il demande à un ami peintre spécialisé dans les décors architecturaux de donner à Artemisia des leçons de perspective. Le loup s’appelle Agostino Tassi. Profitant de la confiance du père et de l’isolement de la fille, Tassi viole Artemisia avant de lui promettre le mariage, mensonge qui amène la jeune fille à consentir aux désirs de son violeur à de multiples reprises. Lorsqu’il est mis au courant du viol, Orazio porte plainte et le procès de neuf mois qui s’ensuit va être une nouvelle épreuve pour Artemisia.
La seconde épreuve : le procès
Elle subit des examens médicaux humiliants visant à prouver sa virginité passée et la torture de la sybille qui consiste à écraser les doigts à l’aide de liens pour s’assurer de la véracité des paroles du témoins.
È vero, è vero, è vero.”
C’est vrai, c’est vrai, c’est vrai.
Artemisia sous la torture de la sibille
Au-delà de tout, l’humiliation publique est immense.
Tassi a beau être reconnu coupable et condamné à cinq années d’exil, il ne purgera jamais sa peine et sera même gracié grâce à ses relations romaines. Pour mettre fin au déshonneur lié au scandale du procès, Artemisia consent deux jours après la condamnation de son violeur, à un mariage arrangé avec le frère du notaire de son père.
L’humiliation est immense, mais Artemisia va se venger.
La vengeance
Judith décapitant Holopherne est sans doute son œuvre la plus célèbre et la plus saisissante. Elle en peint deux versions, l’une à Florence juste après le procès (1612–1613), l’autre à Naples (1620).


La scène est tirée du Livre de Judith, un texte biblique deutérocanonique. Judith, une veuve juive, sauve son peuple en séduisant puis en décapitant le général assyrien Holopherne qui menaçait sa ville. Artemisia peint l’instant même de la décapitation, dans une scène resserrée, confinée, sans paysage ni fond narratif. Le clair-obscur caravagesque qu’elle maîtrise à la perfection plonge les visages dans l’ombre ou la lumière, rendant l’action encore plus théâtrale. Judith n’est pas, contrairement à sa représentation dans des toiles peintes par des hommes (Caravage, de Gentileschi père, Allori), une jeune beauté fragile et hésitante : elle est déterminée, puissante, souveraine et sans remords. Comment ne pas voir cette peinture comme la revanche picturale du viol subi par Artemisia ? Holopherne a les traits de Tassi, et Judith, son exécuteur, ceux d’Artemisia. À l’époque, le tableau choque : la violence y est trop explicite, et incompréhensible venant d’une femme.
La renaissance
Artemisia quitte Rome peu après le procès pour s’installer à Florence. Cet élan vital va lui permettre de clore un chapitre douloureux et humiliant et de connaître la renaissance. Florence, alors capitale intellectuelle et artistique… de la Renaissance, n’a pas de mal à apprécier le talent fou de cette peintre qui est encore plus caravagesque que Caravage lui-même.
Elle y est accueillie au sein de l’Académie des Arts du Dessin – elle est la première femme à y entrer. Elle peint sans l’ombre de son père et signe d’ailleurs ses toiles Artemisia Lomi pour se démarquer de lui. Elle fréquente Galilée, elle échange avec le poète Michelangelo Buonarroti le Jeune.
Les commandes affluent. Elle devient peintre de cour sous le patronage des Médicis et du roi d’Angleterre Charles Ier. Elle voyage – à Naples, à Venise, à Londres. Partout, elle est demandée. Partout, elle est reconnue. Son nom est respecté, même parmi ceux qui ne goûtent guère la présence féminine dans les cercles artistiques.
Je montrerai à Votre Illustre Seigneurie ce que peut faire une femme.”
Éros et Thanatos
Dans la même veine que Judith décapitant Holopherne, Artemisia peint Judith et sa servante avec la tête d’Holopherne (1640-1642), Yaël et Sisera (1620), Tarquin et Lucrèce (1626-1630) et Cléopâtre (1620-1625 puis 1630-1635 puis encore 1639-1640) qui sont autant de femmes puissantes mais brisées, tragiques mais agissantes qui préfèrent la mort (la leur ou celle de leur adversaire) au déshonneur.




Tarquin et Lucrèce fait d’ailleurs écho à Suzanne et les Vieillards, l’œuvre de jeunesse de 1610 – les deux toiles illustrant deux femmes résistant à la violence sexuelle masculine.
Les femmes qu’Artemisia peint sont des femmes qui luttent, qui agissent, qui existent. Les corps sont vrais, les regards durs, les gestes affirmés. Leur violence est le parfait reflet d’une colère froide, déterminée et volontaire.
Elle transforme un traumatisme immense en puissance créative car c’est souvent son visage qu’elle prête à ces femmes violentes qui se font justice elles-mêmes – et c’est parfois Agostino Tassi qui prête le sien aux figures décapitées ou assassinées.
Lorsque les femmes peintes par Artemisia délaissent – pour un temps – la violence, c’est leur érotisme subtil qui frappe. Danaé (1612-1613) est représentée nue et sensuelle alors que Zeus s’empare de son corps sous la forme d’une pluie d’or.

Vénus et l’Amour (1626) propose une vision intime et érotique de la déesse mythologique – un angle rarement abordé à l’époque d’Artemisia – qui met l’accent sur l’érotisme qui irradie de la peau et de la position de Vénus.

Madeleine pénitente, peinte deux fois en 1625, est peut-être touchée par la grâce divine mais le pinceau d’Artemisia créé un lien troublant entre l’extase mystique et l’extase érotique.


Il faut dire qu’Artemisia, contrairement aux peintres masculins de son époque qui peinent à trouver des modèles féminins qui acceptent de poser nues, a facilement accès à la nudité féminine : elle se prend pour modèle face à son miroir.
L’oubli et la renaissance – encore
Artemisia est reconnue de son vivant, mais les siècles suivants l’ensevelissent dans l’oubli.
Ce sont les mouvements féministes des années 1960-1970, en questionnant la marginalisation des femmes dans l’histoire de l’art, qui redécouvrent Artemisia. Linda Nochlin et Mary Garrard, historiennes de l’art, jouent un rôle majeur dans la réévaluation d’Artemisia comme une grande artiste baroque qui n’était pas simplement une exception féminine mais également une artiste pleinement intégrée dans son époque. Le tournant majeur a lieu en 1976, avec une exposition internationale à Milan qui permet au grand public de redécouvrir son œuvre. Et sa vie.
Artemisia, héroïne de l’art ? C’est certain.
Artemisia, héroïne de sa propre vie ? Encore plus.
Arte mi sia – Que l’art soit à moi

Autoportrait en allégorie de la Peinture – 1638-1639

Autoportrait en joueuse de luth – 1614-1615
Le 23 Mai 2025
