CHANEL & LE RITZ

On l’a vu ici, Deauville a été la pierre angulaire du succès de Gabrielle Chanel dès 1913. Biarritz suivra en 1915, puis Paris en 1921 – où elle était déjà installée au 21 rue Cambon en qualité de modiste (c’est-à-dire de créatrice de chapeaux) – avec les 27, 29 puis le toujours très connu 31 rue Cambon.

La révolution Chanel est en marche. Le succès de ses robes fluides qui ont aboli les courbes, raccourci les ourlets et accordé la liberté de mouvement aux femmes pendant la Première Guerre Mondiale perdure et dessine les contours d’une silhouette féminine androgyne qui va faire fureur pendant l’entre-deux-guerres.

Gabrielle Chanel devient dans le même temps une personnalité mondaine, réputée pour son humour toujours mordant et souvent cruel, son mécénat infaillible auprès des artistes en peine, et ses amants presque toujours issus de la noblesse européenne – le grand-duc Dimitri Pavlovitch de Russie, le duc de Westminster, ou du monde des arts – les poètes Pierre Reverdy ou Paul Iribe. Elle fraye avec Misia Sert, Picasso, Jean Cocteau, Jeanne Toussaint, Serge Diaghilev et les Ballets Russes et les journalistes de l’époque la surnomment “la reine de Paris”.

Le parfum va venir parachever l’œuvre Chanel. Les parfums de couturiers n’existent guère à l’époque : seul Paul Poiret s’y est risqué en 1911 et ce ne fut pas un grand succès.

Gabrielle demande au “nez” Ernest Beaux “un parfum de femme à odeur de femme”, un composé aussi fabriqué que l’est une robe. Ce sera le n°5 – baptisé selon le numéro d’essai d’Ernest Beaux – un savant mélange d’ingrédients naturels et synthétiques. Le dessin du flacon est aussi épuré que les robes créées par Chanel et dénote complètement sur un marché sursaturé de flacons torsadés et alambiqués.

Le génie marketing de Gabrielle Chanel est de créer un effet de désir : le n°5 n’est de prime abord offert qu’aux proches et aux clientes. Devant le succès du jus, elle s’associe aux frères Wertheimer, qui sont propriétaires de la marque Bourjois, pour distribuer le précieux parfum. Leur accord commercial donne naissance en 1924 à la société des Parfums Chanel, détenue à 70% par les frères Wertheimer qui assument tous les risques financiers, et à 30% par Gabrielle Chanel.

Le n°22 suit en 1922, Gardénia en 1925, Bois des Iles et Cuir de Russie en 1926. Mais la star de la maison reste le n°5, qui dès 1929, devient le parfum le plus vendu au monde.

À la veille de la Seconde Guerre Mondiale, l’entreprise Chanel, qui compte quatre mille ouvrières si l’on en croit la majorité des biographes (deux-mille cinq cents, selon son biographe Henry Gidel), connaît un succès sans limites.

La dernière collection qui précède l’Occupation est composée de robes gitanes étonnamment marquées à la taille et touchées de bleu, de blanc et de rouge. On ne saura jamais si l’alliance de ces couleurs reflétait un choix artistique ou une volonté patriotique dans l’esprit de Coco Chanel.

C’est le dernier printemps où l’on danse, et pour longtemps. Gabrielle Chanel ferme sans préavis sa maison de couture et licencie toutes ses ouvrières. Elle résiste aux injonctions de la Chambre Syndicale de la Couture Parisienne qui veut la voir persévérer au nom du prestige français et qui, face à son refus, parle de désertion, de capitulation.

Elle n’en a cure.

La vérité était qu’elle a cinquante-six ans. Elle a déjà vécu une guerre alors qu’elle était jeune, ambitieuse, épaulée par Boy. À l’aube de la Seconde Guerre Mondiale, sa survie personnelle n’est plus en jeu car elle dispose d’une fortune considérable, aucun amant ne vient soutenir et applaudir son ambition et le temps des robes de soirée qu’elle a tant de plaisir à concevoir n’est plus d’actualité.

Pourtant, sa peur ancestrale du manque rôde. Même si sa boutique de parfums reste ouverte et lui assure des revenus réguliers et plus que confortables, elle coupe les ponts avec les membres de sa famille auxquels elle versait jusqu’alors une pension et ne garde de liens qu’avec son neveu André – le fils de sa défunte sœur Julia – dont elle s’occupe depuis une vingtaine d’années.

De partir, de s’enfuir, il n’est question que le temps de quelques semaines. Gagnée par la folie de l’exode qui suit l’effondrement de l’armée française en mai 1940, elle rejoint son neveu André à Corbères puis remonte finalement à Paris.

Gabrielle Chanel vivait au Ritz avant l’Occupation – les quelques pièces de l’iconique appartement qu’elle occupe au 31 rue Cambon ne servant plus qu’à des fins de réception et la peur de la solitude la portant toujours vers la vie animée des hôtels.

Au retour de son court exode, elle a la surprise de voir le Ritz réquisitionnée et occupé par la Luftwaffe depuis juin 1940. Hermann Göring s’est attribué la suite impériale mais c’est en réalité une faune bien bigarrée qui évolue entre les murs du palace parisien qui continue à recevoir sa clientèle (on pourra lire concernant le Ritz de cette époque “Le Barman du Ritz” de Philippe Collin, très réussi même si c’est fictionnalisé).

Les nazis et les marchands d’art qui pillent les œuvres d’art frayent sans le savoir avec des résistants cachés dans les chambres de bonne de l’hôtel, des personnalités allemandes comme Inga Haag qui projettent d’assassiner Hitler dans le cadre de l’opération Walkyrie, le barman du bar Franck Meier qui dissimule sa judéité ou encore des résistants dont la position sociale est en pleine lumière comme l’épouse du directeur, Blanche Auzello qui sera démasquée, torturée, déportée puis heureusement libérée (mais hélas assassinée au sortir de la guerre par son mari).

Gabrielle Chanel fait partie de cette faune bigarrée. Elle est délogée de sa suite luxueuse avec vue sur la place Vendôme par la Luftwaffe et s’installe, heureuse finalement de faire des économies, dans une petite suite mansardée donnant sur… la rue Cambon.

Elle fait face à l’ennemi, vit à ses côtés. Que va-t-elle faire ?

Comme souvent avec Coco Chanel, la vérité est plurielle. Ses biographes (Henry Gidel, Edmonde Charles-Roux et Justine Picardie pour ne citer que ceux que j’ai lus) peinent encore aujourd’hui à établir les intentions de cette femme cachottière, menteuse, en quête de sa propre légende et qui se retrouve dans l’œil du cyclone d’une opération d’espionnage, d’une spoliation de biens juifs, puis de la radicalité de l’épuration à la Libération.

Partons des faits, tout d’abord :

Son neveu André est fait prisonnier en juin 1940 et Gabrielle Chanel met en œuvre tous les moyens à sa disposition pour le faire libérer. Ces moyens comportent des contacts avec l’Occupant – nous y reviendrons.

Par ailleurs, elle tente dès 1941 de profiter des lois antisémites afin de se voir attribuer la direction voire la totalité des actions de la société des Parfums Chanel (en demandant au passage un droit de réparation pour les préjudices – on ignore lesquels – subis pendant dix-sept ans).

Depuis la création des Parfums Chanel, elle se sent lésée par la répartition capitalistique de la société dans laquelle elle est minoritaire et les frères Wertheimer, majoritaires, à tel point que cela tourne à l’obsession pendant de nombreuses années.

Les frères Wertheimer sont juifs et ils ont, selon elle, abandonné leur propriété en fuyant à New York, ce qui l’autorise à se voir attribuer la direction de la société des Parfums Chanel – ce qui ouvrirait la voie à la récupération de la totalité des actions. Ce qu’elle ignore, c’est que les frères Wertheimer ont été plus malins – et peut-être plus lucides qu’elle (sur le monde et sur elle) : ils ont transféré avant de partir outre-Atlantique la propriété de leurs actions à un ami sûr, Félix Amiot – catholique pur jus – afin que celui-ci porte leurs actions. Félix Amiot, loyal, leur rendra les actions après la guerre.

Parmi les moyens à la disposition de cette femme avant tout pragmatique figure Hans Gunther von Dincklage, surnommé “Spatz” (qui veut dire “moineau” en allemand) et qui sous des dehors effectivement légers, appartient en réalité au renseignement militaire allemand. Est-ce une veille connaissance ou est-ce la volonté de faire libérer André qui la fait rencontrer Spatz ? On ne le saura jamais. En tout état de cause, elle le prend pour amant – et leur idylle survivra à la guerre.

Le cercle auquel appartient Spatz voit une opportunité dans la relation passée de Gabrielle Chanel avec le duc de Westminster et dans son amitié ancienne avec Winston Churchill. Elle participe à l’opération Modellhüt (“chapeau de mode”) dont l’essence réside dans l’établissement d’un dialogue entre Winston Churchill et certains membres du Reichssicherheitshauptamt, l’office central de sûreté du Reich, afin de négocier une paix séparée entre l’Allemagne et le Royaume-Uni. Gabrielle Chanel est censée remettre une lettre écrite de sa main à Churchill via l’ambassade du Royaume-Uni à Madrid mais l’opération Modellhüt se solde par un échec cinglant avant même d’avoir commencé, et ne fait l’objet d’aucune autre tentative.

Les archives déclassifiées anglaises, allemandes et françaises s’accordent depuis quelques années à présenter Gabrielle Chanel comme un agent de l’Abwehr dès 1943 qui porte le nom de code “Westminster” – nom de son ancien amant.

Pourtant, à l’occasion d’une exposition du Victoria & Albert Museum de 2023, deux documents présentant Gabrielle Chanel comme agent occasionnel de la Résistance française refont surface.

Le premier document qui date de 1948 est un état nominatif des agents occasionnels du réseau de Résistance ERIC dirigé par René Simonin (rapatrié en France en 1943), qui avait des liens avec les services secrets britanniques et qui opérait dans les pays de l’Est. Selon cet état nominatif, Gabrielle Chanel aurait été agent occasionnel de la Résistance française du 1er janvier 1943 au 17 avril 1944.

Le second document, qui date de 1957, est une attestation d’appartenance aux Forces Françaises Combattantes. C’est bien tardif et inhabituel mais – on le verra après – 1957 correspond à l’année au cours laquelle Gabrielle Chanel reçoit l’Oscar de la Mode à Dallas.

Il y a de quoi intriguer les historiens de la Seconde Guerre Mondiale et les biographes de Coco Chanel, qui n’avaient jamais vu ces documents.

Guillaume Pollack, spécialiste de la Résistance française et auteur de “L’armée du silence. L’histoire des réseaux de résistance en France” s’étonne de la minceur du dossier dédié à Gabrielle Chanel aux archives militaires françaises – car son dossier ne comporte rien d’autre que ces deux documents, ce qui est tout de même très rare. Les dossiers similaires regorgent en général d’informations et de témoignages détaillant les actions et le rôle du résistant. On le sait, la reconnaissance de la qualité de résistant a toujours été subordonnée à certaines conditions déterminées par la législation française et vérifiées par les associations d’anciens combattants et de résistants. En résumé, n’est pas résistant qui veut.

En outre, l’attestation d’appartenance aux Force Françaises Combattantes ne comporte ni tampon, ni signature et la mention “ERIC” a visiblement été grattée et réécrite (ce qui interpelle la juriste que je suis).

Enfin, pourquoi ne pas avoir mis en valeur ce passé de résistante à la Libération ?

On ne le saura jamais.

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Le 16 Mai 2025

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