CHANEL & DEAUVILLE

Me voici à Deauville, devant le très beau dessin de Gabrielle Chanel exécuté en 2011 par Karl Lagerfeld sur le mur du 11-13, rue Lucien Barrière, anciennement rue Gontaut-Biron, à Deauville.

On s’en doute, l’emplacement du dessin n’a rien d’anodin puisqu’il marque l’adresse de la première boutique de mode de la créatrice, ouverte en 1913. Trois ans auparavant, elle a ouvert une boutique au 21 (et non pas 31, pas encore) rue Cambon mais celle-ci est, par patente, limitée à la création et à la vente de chapeaux puisqu’une couturière exerce déjà au sein de l’immeuble parisien. Il n’en demeure pas moins que son succès parisien est bien réel, mais c’est à Deauville, où elle propose des chapeaux et des vêtements fonctionnels adaptés à la vie estivale, que son succès va aller grandissant.

L’endroit est bien choisi : il se situe dans le quartier luxueux et actif de la ville, dans l’un des espaces commerciaux imaginés par l’architecte Théo Petit à côté et à l’arrière du casino de la ville balnéaire.

Gabrielle Chanel est la première et meilleure cliente de la marque Chanel : elle ne créé que des vêtements qu’elle porte elle-même. Ses cheveux sont encore invraisemblablement longs, mais cela fait déjà quelques années qu’elle a abandonné corsets et falbalas pour un style adapté à son niveau de vie modeste et à son style de vie simple et actif. C’est, comparé à la mode de l’époque, une posture assez radicale, qui suppose l’allègement des couvre-chefs, l’épuration de la silhouette, l’utilisation de matériaux – comme le jersey et la marinière – portés par les classes pauvres et une allure androgyne qui redéfinit une séduction qui joue autant sur les codes féminins que sur les codes masculins.

Ma relation avec Gabrielle Chanel est – contrairement à ma relation avec Christian Dior – loin d’être apaisée.

J’admire la créatrice qui a su capter l’air de son temps et imposer un style radical ; le génie marketing qu’elle a toujours été et qui a fait oublier – contrairement à la légende communément admise – que ce n’est pas elle qui a jeté le corset des femmes aux orties (ni même Paul Poiret, d’ailleurs, conformément à une autre légende communément admise) mais bien Madeleine Vionnet qui travaillait chez Jacques Doucet et qui s’est justement vue remerciée par le couturier outré d’une telle initiative.

J’admire la femme indépendante qui n’a jamais voulu être cantonnée au rôle de cocotte entretenue que lui destinait son charme évident. Successivement “irrégulière” – pour paraphraser sa biographe Edmonde Charles-Roux – de deux hommes sensiblement plus fortunés qu’elle, elle mettra un point d’honneur à rembourser rubis sur l’ongle le second qui aura financé les débuts de la maison Chanel.

J’admire le mécénat généreux et discret qu’elle a apporté aux artistes de son temps, qu’ils se nomment Diaghilev, Cocteau, Reverdy ou Stravinsky.

Pour autant, les qualités humaines de ce monument de la mode française laissent – à mon sens – à désirer. La dureté de son caractère, qui trouve très probablement source dans une enfance difficile, la rende notoirement méchante (particulièrement avec ses amis) et l’amène pendant l’Occupation à une tentative heureusement sans succès de spoliation de biens juifs sur les actions détenues par ses associés les frères Wertheimer dans la société qui détient les parfums Chanel. Son attitude pendant la Seconde Guerre Mondiale sera d’ailleurs particulièrement ambiguë : elle ferme la maison Chanel dès le début du conflit (seule la boutique de parfums reste ouverte), s’installe au Ritz qui est réquisitionné par l’occupant, prend pour amant un attaché d’ambassade allemand, Hans von Dincklage et participe même à l’opération Modellhut dont l’essence réside dans l’établissement d’un dialogue entre Churchill (que Chanel connaît) et certains membres du Reichssicherheitshauptamt, l’office central de sûreté du Reich. On ne saura jamais si les intentions de Gabrielle Chanel, voulant oeuvrer pour la fin du conflit étaient pacifistes ou si ce sont ses sympathies pour le Reich et sa prédominance sur l’Europe qui ont aiguillé son implication.

Mais revenons à Deauville, revenons à 1913.

La créatrice qui ouvre sa première boutique de mode à Deauville, rue Gontaut-Biron a 30 ans. Ce n’est plus exactement une jeune femme innocente. Son parcours est flou, car l’intéressée est la première à mentir sur ses origines. Que sait-on de son enfance et de son adolescence aujourd’hui ?

Gabrielle est née en 1883 à Saumur mais se dit Auvergnate. Elle est née hors-mariage d’un père forain volage et sans considération aucune pour sa progéniture et d’une mère bonne à tout faire qui décède à l’aube de ses 12 ans, mais s’invente un père négociant en vins parti faire fortune en Amérique. Elle vit chez ses méchantes tantes maternelles une adolescence sombre et triste durant laquelle la solitude règne mais mettra toujours en avant la beauté et la pureté des années qu’elle aurait passées à l’orphelinat de l’abbaye d’Aubazine et qui sera source, plus tard, du fameux contraste entre les couleurs sable et noir, des “C” entrelacés et d’une austérité monacale chanélisée.

Gabrielle a-t-elle réellement passé son adolescence à Aubazine ? On ne le saura jamais. Les archives de l’abbaye ont disparu.

Elle ne mentionne aucunement l’orphelinat d’Aubazine dans ses entretiens avec Paul Morand dans lesquelles elle ne parle que de ses méchantes tantes (“L’Allure de Chanel” par Paul Morand) et seule Edmonde Charles-Roux, qui représente aujourd’hui le canon Chanel, mentionne cet épisode d’Aubazine dans la biographie qu’elle a dédiée en 1974 à Chanel (“L’Irrégulière”).

Henri Ponchon, vice-président du Cercle Généalogiste d’Auvergne, émet de sérieux doutes quant à la véracité du passage de Chanel à Aubazine dans son ouvrage publié en 2016 “L’Enfance de Chanel” et retrouve plutôt Gabrielle Chanel dans des emplois de bonne d’enfant ou de domestique à Thiers alors que la jeune tante de Gabrielle – Adrienne Chanel – passe bien, elle, quelques années à Aubazine – ce qui pourrait être la source de la confusion.

Il faut pourtant croire qu’Aubazine a assez d’importance dans la mythologie Chanel pour que la maison Chanel finance en 2024 la restauration de l’abbaye à hauteur de 8 à 9 millions d’euros.

Cette mythologie Chanel a-t-elle vocation à cacher un sort plus miséreux de bonne ou de grisette ? On ne le saura jamais.

Il n’en demeure pas moins qu’on retrouve entre 1902 et 1907 Gabrielle à Moulins puis à Vichy où elle tente, parallèlement à des activités de confection, de faire carrière dans les cafés-concerts où elle chante “Qui qu’a vu Coco dans l’Trocadéro”, ce qui lui vaut son surnom de “Coco” Chanel, qui restera à jamais.

Cet épisode sur les planches, Moulins et Vichy ne seront eux non plus jamais mentionnés par l’intéressée dans ses entretiens avec Paul Morand (“L’Allure de Chanel”, mentionné plus haut) qui la voient passer de la tutelle des méchantes tantes à celle plus douce de “M.B”.

“M.B” cache mal le “Monsieur Balsan” qu’elle va en effet rencontrer et qui va le premier la sortir de sa misère.

Étienne Balsan est un officier et homme du monde qui se consacre à l’élevage de chevaux de courses. Il prend Gabrielle pour maîtresse et l’installe dans son château à Royallieu, à côté de Compiègne, où elle apprend l’équitation et les codes de la haute-société. Elle est entretenue par Balsan, puisque son train de vie est assuré par lui, pour autant elle n’est pas une femme entretenue – au sens de l’époque – car il ne se ruine pas en cadeaux, bijoux et autres extravagances pour elle – ce qui lui convient très bien.

Leur relation bat vite de l’aile, ce qui n’empêche pas qu’ils restent amis et co-locataires. Cela ne l’empêche pas non plus de développer son style personnel, empreint de simplicité et de mouvement : ses tenues équestres délaissent les tenues d’amazone pour des pantalons jodhpurs, les chapeaux pour des bandeaux dans les cheveux et les nœuds Lavallière pour de simples cravates.

Tout est dans l’épaule ; si une robe ne tient pas à l’épaule, elle ne tiendra jamais… Le devant ne bouge pas, c’est le dos qui travaille. Il faut que le dos ait du jeu, au moins dix centimètres ; il faut pouvoir se baisser, jouer au golf, mettre ses chaussures.”

Gabrielle Chanel dans “L’Allure de Chanel”

Elle rencontre à Royallieu un ami d’Étienne, Arthur Capel, dit Boy. C’est le coup de foudre et le début d’une histoire d’amour folle que Gabrielle Chanel chérira jusqu’à la fin de sa vie.

Boy – contrairement à Balsan – a compris le désir d’indépendance de sa compagne et accepte de financer la première boutique parisienne de Gabrielle qui s’installe comme modiste (c’est-à-dire comme créatrice de chapeaux) tandis que Balsan met à sa disposition son pied-à-terre parisien boulevard Malesherbes.

Les chapeaux créés par Gabrielle, simples et épurés, connaissent rapidement un franc succès dans la capitale.

Mais c’est Deauville – puis quelques années plus tard, Biarritz, qui va tout changer. C’est à Deauville qu’éclot la vision Chanel : une silhouette de femme simple, épurée, sans chichi, sans entrave, adaptée à un mode de vie simple, actif et indépendant. Les corsets sautent. Les jupes raccourcissent. La silhouette est neuve. Les matières sont souples. Le dessin des vêtements est adapté aux activités de la vie quotidienne. La femme peut s’habiller seule.

Puisque tu y tiens tant, me disait Capel, je vais te faire refaire en élégant chez un tailleur anglais, tout ce que tu portes toujours. Toute la rue Cambon est sortie de là.”

Gabrielle Chanel dans “L’Allure de Chanel”

Gabrielle et sa jeune tante Adrienne paradent dans les rues et sur les planches de Deauville et sont les meilleurs mannequins de la maison Chanel. Et pour cause : les vêtements Chanel sont primairement les vêtements que Gabrielle conçoit pour elle-même. Gabrielle a l’intelligence de comprendre que la tenue doit être adaptée à l’activité et à l’endroit du moment.

Les femmes veulent se baigner ? Qu’à cela ne tienne, elle créé un maillot de bain.

La révolution de la mode sportive et active est en marche. Le jersey – ce matériau souple utilisé par les classes pauvres – envahit les planches de Deauville, au même titre que la marinière des pêcheurs. Les tenues masculines et les vêtements de travail sont détournés par la créatrice, qui a bien décidé d’enterrer le style Belle-Époque. Suivent les pantalons à pont, les pyjamas de plage. Pour paraphraser Paul Morand, Gabrielle Chanel a un talent certain pour démoder tout ce qui l’entoure.

Nous sommes en 1913 à Deauville. La guerre approche. Gabrielle veut fermer sa boutique de Deauville mais Boy la convainc de la laisser ouverte pour bénéficier de la belle clientèle qui va affluer de Paris pour fuir l’ambiance morose de la guerre.

Comme il aura eu raison.

Le succès est tel que Gabrielle doit installer chaises et tables devant sa devanture afin de faire patienter la clientèle qui attend.

Boy mourra quelques années plus tard en 1919, laissant Gabrielle inconsolable – mais il n’en demeure pas moins que Deauville aura été la pierre fondatrice du succès foudroyant de la maison Chanel.

Blouse, sandales, pochette et lunettes de soleil Chanel – Pantalon Laboratorio Capri – Bandeau fait maison agrémenté d’une broche Chanel

Le 2 Mai 2025