PARIS VU PAR HOLLYWOOD

La persistance du succès de la série “Emily in Paris” oblige la Parisienne que je suis à m’interroger sur la persistance d’un autre phénomène : celui de Paris vu par Hollywood, puisque la capitale française est, de loin, la ville étrangère la plus représentée dans le cinéma américain – près de 800 films américains sont situés à Paris.

Je ne suis ni la seule ni la première à m’interroger sur ce phénomène : Antoine de Baecque – historien et critique de cinéma – s’était déjà penché sur la question en 2012 avec son excellent ouvrage “Paris vu par Hollywood” et la Ville de Paris avait organisé la même année une exposition dédiée à ce thème. Douze années ont passé entre la parution du livre d’Antoine de Baecque et la publication de cet article – mais en douze ans, les réseaux sociaux, où Paris est sur-représenté, ont explosé et “Emily in Paris” connaît un succès somme toute increvable.

Le fantasme parisien a encore de beaux jours devant lui. J’en suis la première amusée mais j’en suis également la première interpellée : à quoi tient ce lien cinématographique si puissant entre Hollywood et Paris ? Il faut probablement revenir au lien particulier qu’entretiennent les États-Unis et la France pour répondre à cette question.

On peut en effet imaginer que la proximité des deux nations prend racine dans la guerre d’indépendance américaine et dans l’aide que lui apporte la France, qui est le principal contributeur à la naissance des États-Unis. L’apport est primairement militaire et diplomatique mais les philosophes des Lumières et l’esprit français viennent également irriguer la rédaction de la future Constitution américaine, rédigée autour des idéaux des philosophes éclairés. Par la suite, la Louisiane, qui est française, est cédée aux Américains par Napoléon Ier en 1803 et la France reste longtemps l’interlocuteur diplomatique européen privilégié des États-Unis.

Le XIXème siècle ne voit que peu d’immigration française sur le sol américain – et de fait les Français ne sont jamais assimilés, contrairement aux populations immigrées italiennes ou asiatiques – aux minorités pauvres – le seul “French quarter” connu étant celui de la Nouvelle-Orléans, et encore est-ce pour des raisons historiques et donc nobles.

À l’aube du XXème siècle, le cinéma muet ne fait rien d’autre que de puiser dans la culture française afin de produire des adaptations de monuments littéraires comme “Notre-Dame de Paris” de Victor Hugo – le tout dans un Paris reconstitué en studio.

Sous l’impulsion d’Ernst Lubitsch, la fin du cinéma muet et les débuts du cinéma parlant présentent à leur tour Paris comme le lieu du désir, de l’amour, des amours interdites, de la légèreté et de la liberté (voire du libertinage) à travers des comédies sentimentales (“Ninotchka” – 1939) qui tranchent avec le puritanisme ambiant outre-Atlantique (comme dirait l’autre : ce qui se passe à Paris, reste à Paris).

La littérature américaine expatriée en France – avec Fitzgerald et Hemingway, pour ne citer que les plus connus – parachève la construction du mythe parisien.

De fait, Paris y gagne au fil des décennies un statut de ville fantasmée où se mêlent histoire, beauté architecturale et esprit français – statut sur lequel les compagnies aériennes et les agences de tourisme américaines capitalisent fortement. La Seconde Guerre Mondiale ne va rien changer à ce statut de ville-fantasme, bien au contraire. Le Plan Marshall resserre les liens franco-américains et les Accords Blum-Byrnes de 1946 encouragent le réinvestissement sur place des gains issus des films tournés à Paris par les studios hollywoodiens – sachant qu’il est en outre à l’époque plus économique de tourner un film à Paris qu’à Hollywood.

Les années 50 voient le succès des comédies musicales américaines (“Un Américain à Paris” – 1952, “Moulin Rouge” – 1952, “Gigi” – 1958), où les éléments culturels français sont réinventés et mis en valeur par Hollywood, comme le French Cancan – danse réservée aux prostituées au début du XXème siècle mais retransformée sous l’œil américain en une danse artistique emblématique de la capitale française.

Jusqu’ici, le Paris proposé par Hollywood est tourné… à Hollywood.

À la fin des années 50 et au début des années 60, un réel changement s’opère : les films hollywoodiens se situant à Paris sont tournés à Paris dans une volonté de réalisme toute relative (“La Grande Course autour du monde” – 1965) sous l’influence de la Nouvelle Vague française qui sort les caméras dans la rue.

Paris n’est peut-être plus reconstitué mais reste néanmoins irréaliste car idéalisé.

Audrey Hepburn incarne bientôt la Parisienne fantasmée – il faut dire qu’elle n’est pas Américaine de naissance mais européenne puisque née en Belgique, parle français, est habillée par Hubert de Givenchy dont elle est la muse et tourne plusieurs films en France où elle endosse des rôles de Françaises (“Comment voler un million de dollars” – 1966, “Ariane” – 1957, tournés à Paris).

Paradoxalement, elle incarne également de nombreux rôles d’Américaines vivant à Paris (“Sabrina” – 1954, tourné aux États-Unis, “Funny Face” – 1957, “Charade” – 1963, “Deux Têtes Folles” – 1964, tournés à Paris).

“Sabrina” est particulièrement illustratif de la magie que le cinéma américain prête à Paris : Sabrina, qui est la fille du chauffeur d’une famille très aisée de la côte Est des États-Unis, est timide, effacée et invisible aux yeux de la gent masculine. Ce n’est que lorsqu’elle sera touchée par la grâce parisienne à la faveur d’un séjour dans la capitale française que les hommes la regarderont et la désireront à son retour sur le sol américain.

Paris, la ville de l’amour, du désir, du mystère, nimbe ses habitants permanents ou de passage d’une aura irrésistible.

Après un intermède de trente ans où Paris est détruit (“Mars Attacks!” – 1996) ou plié comme un origami (“Inception” – 2010), un Paris irréaliste et idéalisé renaît avec “Emily in Paris”.

Lily Collins, l’actrice qui incarne la fameuse Emily qui vit à Paris, est plus hepburnienne qu’Audrey Hepburn elle-même (j’en veux pour preuve son visage, sa silhouette, son style mais également les nombreuses références à Audrey Hepburn et une tenue en particulier dans l’épisode 6 de la saison 4 qui est très exactement celle d’Audrey Hepburn au début du film “Charade”).

“Emily in Paris” opère un très réel retour nostalgique au Paris des années 50 et 60 vu par le cinéma hollywoodien et procède selon des arcs narratifs assez similaires.

Les clichés – qui sont devenus des pastilles iconiques – abondent, qu’il s’agisse de lieux emblématiques ou d’attitudes : la Tour Eiffel, les terrasses de café, les déambulations dans la rue (sans parler des croissants et du champagne) font que l’on sait que l’action se situe à Paris. C’est souvent outré, archétypal et cela en devient comique.

(De la vertu au vice, en passant par la cigarette, un cocktail et des frites)

L’argent n’est jamais un réel souci (on ne fait guère dans la critique sociale) : quand Audrey Hepburn perd sa fortune dans “Charade”, son sort reste très enviable et le mode de vie d’Emily suppose à mon avis au moins 10K par mois – ce qu’elle ne gagne évidemment pas. D’ailleurs, l’héroïne est dans tous les cas toujours impeccablement vêtue, grâce à un style vestimentaire très affirmé. Pour autant, c’est le personnage français de Sylvie, presque invariablement vêtue de noir ou de couleurs neutres, qui vole la vedette à Emily en termes vestimentaires (en l’occurrence, nous aurons des photos qui rendent moins hommage à Emily qu’à Sylvie, avec une jupe en cuir et un incroyable manteau en organza et vison que n’aurait, je crois, pas renié cette dernière).

Que ce soit en 1950-1960 ou en 2020, les mésaventures des protagonistes sont traitées légèrement et le spectateur n’est jamais très inquiet car il sait finalement que tout finira bien. C’est doux, c’est acidulé comme un bonbon.

Enfin, la tonalité romanesque est omniprésente et représente l’arc narratif principal de tous ces objets cinématographiques, car, finalement, que faire d’autre à Paris que de s’aimer ?

“Nous aurons toujours Paris…” – Casablanca

Manteau Fendi – Jupe en cuir vintage – Gants vintage – Escarpins Sergio Rossi

Le 13 Décembre 2024