L’ART ET LES FEMMES

J’ai déjà fait part ici de mon étonnement de voir autant de femmes nues peupler les musées. Elles sont presque toujours peintes ou sculptées par les hommes. Les quelques artistes femmes sont finalement rares, et lorsqu’elles s’emparent du sujet féminin, c’est plus pour dépeindre l’amour, la maternité, la condition féminine ou la douleur que le corps en tant que tel.

Le féminin vu par les artistes masculins n’est qu’une autre histoire de la domination masculine sur le corps féminin. C’est le thème de l’excellent ouvrage de Ludivine Gaillard, “Imparfaites”, qui retrace la vision artistique du corps féminin à travers les siècles. La peur et le désir sont inextricablement liés lorsque l’on en vient à la représentation charnelle de la femme dans les arts.

I. La puissance et l’effroi

La puissance du féminin est parfois révérée, donnant lieu aux plus grands fantasmes. L’archétype ultime de cette féminité forte est évidemment Venus (ou Aphrodite pour les Grecs), qui exprime la puissance déifiée du corps féminin – et qui a été peinte mille fois.

La Naissance de Venus – Botticelli, vers 1485

La Naissance de Venus – Cabanel, 1863

Détail de Aphrodite – Hirschl, vers 1893

Parfois, cette puissance féminine est loin d’être déifiée, elle est objétisée.

Les belles horizontales sont peintes comme des statues et c’est la désirabilité de leur corps nu qui est le sujet principal de l’œuvre d’art.

La Venus d’Urbino – Titien, 1538

Olympia – Manet, 1865

L’objétisation est également reine dans toutes les œuvres qui dépeignent Pygmalion et Galatée. Sous la plume d’Ovide dans ses “Métamorphoses”, Pygmalion tombe amoureux de sa création, la statue Galatée, à laquelle Aphrodite donne vie.

Pygmalion amoureux de sa statue – Girodet, 1819

Pygamlion et Galatée – Gérôme, 1890

Pygmalion au pied de sa statue qui s’anime – Falconnet, 1761

Le monde féminin, pauvrement retranscrit à travers le corps qui est idéalisé, est certes désiré mais il est également craint ou conspué.

Les figures féminines néfastes peuplent le monde des arts, la première étant évidemment Ève, à qui l’on doit tous les maux de l’humanité.

Dieu réprimande Adam et Ève – Zampieri, 1625

Pandore – Rossetti, 1871

Là où Ève apparaît finalement un peu sotte – tout comme Pandore – la première femme humaine selon la mythologie grecque qui ouvre la boite qui contient tous les maux du monde – Lilith est présentée selon les sources comme la première femme d’Adam ou comme un démon féminin. Les arts la transforment en entité féminine démoniaque, à la sexualité débridée proche de la morbidité (car non tournée vers la procréation) et assez arrogante pour se vouloir l’égale de l’homme. Autant dire que la figure de Lilith a souvent été invoquée par les mouvements féministes.

Lilith – Collier, 1887

Lady Lilith, Rossetti, 1866

Judith et Salomé sont deux autres figures néfastes – car meurtrières. Pire, elles exécutent ou font exécuter leurs adversaires grâce à leur séduction et à leur corps convoité par les hommes.

Judith est représentée dans le Livre de Judith de l’Ancien Testament. Après avoir séduit le général assyrien Holopherne, elle l’assassine dans son sommeil en lui tranchant la tête, afin de sauver son peuple du siège de Béthulie. Judith est peinte de nombreuses fois et c’est souvent sa détermination et son calme malgré le sanglant forfait qui sont dépeints par les artistes – ce qui la rend d’autant plus mortifère et dangereuse aux yeux de la gent masculine.

Judith et Holopherne – Le Caravage, 1598

Judith et Holopherne – Artemisia Gentileschi (une femme peintre !!), 1650

Salomé est quant à elle un personnage du Nouveau Testament. Elle danse devant Hérode d’Antipas qui, charmé, lui accorde ce qu’elle souhaite. Manipulée par sa mère, elle réclame la tête de Jean-Baptiste qui lui est apportée sur un plateau. Au fil des siècles, elle devient sous le pinceau des peintres la tentatrice sensuelle sans volonté propre.

Salomé dansant devant Hérode – Gustave Moreau, 1876

Salomé avec la tête de Saint Jean-Baptiste – Luini, 1527

Salomé – Bonnaud, 1900

Dans la même veine, sorcières et vieilles femmes, qui ont souvent perdu tout attrait sexuel, sont dépeintes comme des femmes dangereuses, ridicules ou néfastes. De la même manière, les êtres féminins surnaturels et proches de l’animalité, comme les sirènes qui font semblant d’être mortes pour noyer les marins ou le Sphinx sont d’autres sources d’inquiétude pour une masculinité qui se veut triomphante.

Détail des trois âges et la mort, Hans Baldung, 1510

Les trois âges de la femme, Klimt, 1905

La sirène – Sartorio, 1893

Elle – Mossa, 1905

Le péché – Von Stuck, 1893

II. La domination du corps

Cette masculinité qui se veut triomphante – mais qui perçoit tout de même les risques induits par une pleine puissance féminine – n’aura de cesse au cours des siècles d’affirmer sa domination sur le corps de la femme.

Le corps féminin doit être à disposition, de deux manières : il est soit nourricier soit sexualisé (mais pas les deux en même temps).

L’archétype nourricier est évidemment incarné par la Vierge Marie – la mère sacrificielle sans dimension sexuelle aucune.

Les Vierges à l’enfant peuplent églises et musées. Ici, la Vierge à l’enfant de Boticelli des années 1470-1475

La domination sexuelle, quant à elle, est exercée de plusieurs manières.

Elle s’exerce par le regard – comme dans la scène de “Suzanne et les Vieillards”, tirée du Chapitre 13 du Livre de Daniel. Suzanne est une jeune femme qui refuse les avances de deux vieillards alors qu’elle se baigne. Pour se venger, les deux hommes l’accusent d’adultère et la font condamner à mort. Le prophète Daniel intervient, la sauve et fait condamner les vieillards.

La domination sexuelle s’exerce également par les actes. L’agression sexuelle, qui ne dit pas toujours son nom, parsème les toiles, qu’il s’agisse des nombreux viols perpétrés par Zeus (il se transforme en serpent pour violer sa mère Rhéa, en pluie pour violer Danaé, en cygne pour violer Léda, en taureau pour violer Europe), du viol de Cassandre par Ajax, du viol de Lucrèce par Tarquin, de l’enlèvement des Sabines ou encore de l’enlèvement de Perséphone par Hadès.

Danaé – Klimt, 1907

Léda – Moreau, 1865

Ajax et Cassandre – Salomon, 1886

Loin de la mythologie, la domination sexuelle se double d’une domination de classe. Le tableau de Greuze “La Cruche Cassée” dépeint la tristesse d’une jeunesse pauvre et violée.

La cruche cassée – Greuze, 1771

Les femmes du peuple et les danseuses n’ont pas d’autre choix que de subir les assauts masculins.

Une proposition intéressante – Prudent, date inconnue

Les coulisses de l’Opéra – Béraud, 1889

Les coulisses de l’opéra pendant la représentation d’Aïda – Forain, 1898

Le foyer de la danse à l’Opéra de la rue Le Peletier – Degas, 1872 – Les costumes noirs masculins ne sont jamais très loin des danseuses

La domination de classe se décline parfois en domination colonialiste, avec les orientalistes. Leurs femmes sont offertes, immobiles, soumises et conquises (puisqu’issues de peuples… conquis). L’Orient, qui est une invention européenne, transporte mille fantasmes et l’exotisme supposé de ses femmes exacerbe un peu plus encore le désir masculin.

La grande odalisque – Ingres, 1814

Odalisque et son esclave – Ingres, 1839

La danse de l’Almée – Gérôme, 1863

La femme orientale condense tous les clichés et tout est permis avec elle, même la pédo-criminalité, j’en veux pour preuve les toiles (et la vie) de Paul Gauguin.

Mana’o Tupapa’u – Gauguin, 1892 – Le modèle a 14 ans

Finalement, les femmes endormies ou les femmes mortes sont beaucoup accessibles, car elles sont disponibles sexuellement et ne présentent aucun danger.

Venus endormie – Giorgione, 1508

Ophélie – Millais, 1851

L’anatomiste – Von max, 1869

Je n’ai parlé ici que de maîtres anciens et l’on pourrait espérer que la vision artistique du corps féminin ait changé à l’époque moderne. Rien n’est moins sûr. Je repense toujours avec effroi à l’expérience artistique “Rythm 0” que Marina Abramović a organisé à Naples en 1974, au cours de laquelle l’artiste s’est tenue immobile pendant six heures, en invitant le public à lui faire ce qu’il souhaitait, en utilisant les 72 objets qu’elle avait placés sur une table devant elle. Parmi ces objets se trouvaient des objets neutres à portée positive (une rose, une plume, un parfum, du miel, du pain, des raisins, du vin) mais également des objets dangereux (des ciseaux, un scalpel, des clous, une barre en métal, un pistolet chargé d’une balle).

Le critique d’art Thomas McEvilley, présent, décrit l’expérience :

Ça a commencé docilement. Quelqu’un l’a fait tourner sur elle-même. Quelqu’un a mis ses bras en l’air. Quelqu’un l’a touchée de façon assez intime. La nuit napolitaine a commencé à chauffer. Au bout de trois heures, tous ses vêtements ont été coupés avec des lames de rasoir. Une heure plus tard, les mêmes lames ont commencé à explorer sa peau. Sa gorge a été tranchée pour que quelqu’un puisse sucer son sang. Diverses agressions sexuelles ont été commises sur son corps. Elle était tellement attachée à sa performance qu’elle n’aurait pas résisté à un viol ou à un meurtre. Face à son abdication de la volonté, avec son effondrement implicite de la psychologie humaine, un groupe de protection a commencé à se définir dans le public. Lorsqu’un pistolet chargé a été poussé sur la tête de Marina et que son propre doigt a été placé autour de la gâchette, une bagarre a éclaté entre les factions du public”.

Marina Abramović déclarera plus tard : “ce que j’ai appris, c’est que si vous laissez le public décider, ils peuvent vous tuer. Je me suis sentie vraiment violée : ils ont découpé mes vêtements, planté des épines de rose dans mon ventre, une personne a pointé le pistolet sur ma tête et un autre lui a retiré”.

Nous ne sommes plus en 1974, Dieu soit loué. D’immenses avancées ont été faites et ma foi en les générations futures est immense. Pour autant, l’art ne fait que suivre la société et dit par conséquent beaucoup de cette dernière.

Le 27 septembre 2024