LE LUXE FRANÇAIS – VOLUME 2

Je m’interrogeais il y a quelques mois ici sur le changement de paradigme du monde du luxe. Ce n’est plus le client qui, par son seul pouvoir monétaire, décide d’acquérir tel ou tel bien de luxe, c’est à présent la maison de luxe qui décide qui est en droit d’acheter et en quelle quantité.

Que l’on ne se leurre pas : il n’est pas question ici pour les grandes maisons de préserver leur image ou leur réputation en choisissant ceux qui correspondent à leur identité – sinon, aucune starlette de téléréalité n’aurait de sac Hermès – mais bien de l’application du principe selon lequel c’est la rareté qui fait le prix des choses. La difficulté d’acquisition – le prix tout d’abord puis maintenant la possibilité raréfiée d’acquérir – n’a pas d’autre but que de créer une désirabilité folle et de justifier des prix toujours plus indécents corrélés à une qualité toujours en baisse.

Il faut croire que le dernier scandale en date ne fait que confirmer que le luxe n’est plus aujourd’hui qu’un business comme un autre où la logique de marché a annihilé toute logique d’artisanat et de savoir-faire.

L’Autorité de la Concurrence italienne (l’AGCM) a ouvert en 2024 une enquête sur la maison Manufactures Dior SRL – une filiale italienne du groupe Dior – pour exploitation présumée d’employés travaillant pour quatre de ses sous-traitants chinois.

Les sous-traitants concernés ont été placés sous administration judiciaire par la Justice italienne. La société Manufactures Dior SRL a elle-même été placée sous administration judiciaire pour un an pour les mêmes raisons, car elle pourrait “avoir fait de fausses déclarations en matière d’éthique et de responsabilité sociale, notamment en ce qui concerne les conditions de travail et le respect de la légalité chez ses fournisseurs”.

On pourrait s’étonner que la société Manufactures Dior SRL ait été mise sous administration judiciaire alors que les faits ont été commis au sein d’une entreprise sous-traitante, mais la Justice italienne a la possibilité d’agir sur une entreprise qui a possiblement profité de comportements commerciaux illégaux entrepris par des tiers. Le groupe Armani a connu le même sort et, selon Reuters, une douzaine de maisons réputées font actuellement l’objet d’enquêtes similaires.

On pourrait également s’étonner de la recrudescence de ce type de procédures judiciaires, mais l’Italie représente à ce jour plus de 50% de la production mondiale de vêtements et d’articles de luxe et ce type d’enquête s’avère de plus en plus fréquent sur un marché où l’éthique, les sources d’approvisionnement et la responsabilité sociale deviennent des données de plus en plus cruciales pour les clients.

Les quatre entreprises concernées par le scandale Dior sont chinoises, installées à Milan ou aux alentours et n’emploient que des employés chinois. Certains d’entre eux sont en situation irrégulière, tous sont sous-payés (3 euros l’heure), travaillent dans des conditions de sécurité en deçà du minimum requis (les dispositifs de sécurité sur les machines ont été enlevés afin de faire fonctionner les machines plus rapidement), et sont même obligés de dormir sur leur lieu de travail dans des dortoirs insalubres et illégaux afin d’être disponibles 24 heures sur 24. Les factures d’électricité de ces “Italian sweatshops” qui portent hélas tristement bien leur nom, semblent prouver que l’activité y est continue, de jour comme de nuit, et sans vacances évidemment.

Cela va de soi, la maison Dior condamne fermement ces pratiques et assure collaborer avec l’administrateur et les autorités italiennes.

Un peu facile, peut-être. Comment la société Manufactures Dior SRL ne s’est-elle pas interrogée sur les conditions de travail de ses sous-traitants quand certains des sacs confectionnés lui sont facturés 53 euros – alors même que leur prix de vente final est de 2.600 euros en boutique Dior – soit cinquante fois plus cher ?

La Justice italienne considère que la société Manufactures Dior SRL n’a pas mis en place les “mesures appropriées pour vérifier les conditions de travail réelles ou les capacités techniques des entreprises contractantes” et je crains hélas que Dior n’avait en premier lieu aucune envie de mettre en place une quelconque mesure visant à la justice sociale ou à l’éthique de son cycle de production, mais plutôt à cœur de préserver sa rentabilité.

On pourrait se demander pourquoi la maison Dior n’a pas directement sous-traité une partie de sa production en Chine au lieu de courir de tels risques judiciaires sur le territoire italien. La réponse est simple : la production – ne serait-ce que d’une seule étape de production – en Italie permet d’apposer la fameuse mention “made in Italy” et il en est de même en France.

Je ne sais guère où cela laisse le client qui acquiert – quand il y est autorisé – un produit de luxe à prix d’or. Acheter du luxe était autrefois gage de qualité, de savoir-faire et d’artisanat. La désirabilité liée à ces qualités a depuis quelques temps déjà été remplacée par une simple désirabilité de marque, de code social.

À titre personnel, j’achète de seconde main pour de multiples raisons : la chasse au trésor me plait, j’aime l’idée de durabilité que suppose le vintage ou le seconde-main et les années passant, je préfère mettre mon argent dans des expériences de vie avec mes enfants et moins dans de la pure matérialité. Lorsque je regarde une pièce que je convoite, j’essaye de me poser honnêtement la question de savoir si la pièce me plairait tout autant sans marque. Si la réponse est négative, elle est immédiatement abandonnée car je sais alors que mon désir n’est en réalité qu’un désir d’acquisition de codes sociaux – même si dans ma vie quotidienne, je ne dis jamais ce que je porte – cela me semble le comble du mauvais goût (ici, c’est différent – les marques sont mentionnées pour les personnes qui souhaiteraient les mêmes pièces).

Ceci étant posé, lorsque je vois la confection de la jupe que je porte en photo, je sais que je l’ai surpayée alors même que je l’ai acquise sur Vestiaire Collective. Il s’agit d’un fond de robe et d’une sur-jupe en voile et en tulle. La coupe n’est même pas droite – il faut croire que Dior a un problème avec le tulle car c’est également le cas sur cette magnifique robe dont la coupe de la jupe fait en bas de grandes vagues – et ma mère aurait pu confectionner mieux pour une cinquantaine d’euros. Que voulez-vous, paradoxe est mon nom.

Au-delà de mon cas personnel, les lignes apparaissent en tout cas de plus en plus floues entre fast fashion et luxe – même si la désirabilité et les prix ne sont guère comparables – et je crains fort que les valeurs fortes que sont la qualité, la durabilité, le savoir-faire et l’artisanat n’aient commencé à s’effacer devant des logiques purement financières dont seul le client pâtit.

Jupe et escarpins Dior – Gilet Monoprix – Lunettes de soleil Chanel – Sac à main Lanvin

Le 20 septembre 2024