Puisque je suis à Ischia, parlons donc de Tom Ripley, puisque les deux adaptations cinématographiques du roman de Patricia Highsmith “Monsieur Ripley” y ont été tournées à quelques quarante ans d’écart.

J’ai déjà évoqué ici “Plein Soleil”, le film de René Clément qui date de 1960, évoquons à présent l’adaptation réalisée par Anthony Minghella, “Le Talentueux Monsieur Ripley” qui date de 1999.
Le talentueux Monsieur Ripley ? Je dirais plutôt l’insaisissable Monsieur Ripley.
Tom Ripley (Matt Damon) est un jeune homme pauvre et orphelin qui vit à New York à la fin des années 50. À la suite d’une méprise, il est envoyé tous frais payés en Italie par un riche magnat de l’industrie maritime, afin de convaincre le fils de celui-ci, Dickie, de délaisser la dolce vita que lui permet la fortune familiale pour revenir travailler aux États-Unis.
Voici Ripley arrivé à Mongibello, un typique village côtier italien (qui n’existe pas dans notre réalité, les scènes ont été tournées à Capri et Ischia).
Ripley s’arrange pour faire la connaissance de Dickie (Jude Law) et de la petite amie de celui-ci, Marge (Gwyneth Paltrow) et bientôt vivre dans la sublime villa du prodigue Dickie.
Ce dernier porte bien son nom – en anglais, “being a dick” est rarement un compliment : il est snob, méprisant, infidèle et tourné uniquement vers lui-même. Il est souvent condescendant avec Ripley qui n’a pas reçu la même éducation privilégiée que lui et qui est souvent gauche.
Cela n’empêche guère Ripley de vouer une admiration sans borne à Dickie et de s’insinuer dans la vie quotidienne des deux amants.
De l’admiration à l’amour, il n’y a qu’un pas. Et Ripley semble-t-il souhaiterait autant être avec Dickie qu’être Dickie. La dépendance affective de Ripley à son égard commence à prodigieusement agacer Dickie, qui lui fait comprendre que leurs chemins doivent se séparer.
L’erreur de Dickie est probablement d’annoncer la séparation sur une barque loin de la côte. Pris de rage, Ripley l’assassine et décide – pour maquiller son crime, d’endosser l’identité de Dickie en fuyant à travers l’Italie et la Sicile. Dickie est officiellement vivant, s’installant à Rome puis à Palerme et Ripley va bientôt disparaitre dans la nature.
Monsieur Ripley est talentueux justement parce qu’il est insaisissable.
Dickie : “Tu dois bien avoir un talent ?”
Tom : “Je fais des faux, je mens, j’imite à peu près n’importe qui.”
Dickie : “Personne ne devrait avoir plus d’un talent.”
N’ayant visiblement jamais réussi à construire une personnalité propre, Ripley n’est personne, et peut donc être tout le monde. Il est de ces parasites qui annihilent leur hôte pour en habiter la carapace. Et de fait, le maladroit Tom se transforme sous l’identité de Dickie en un homme sûr de lui.
Ripley est bien proche de s’en sortir. Mais c’est sans compter les interrogations de Marge et les soupçons de Freddie – un ami de Dickie. Un crime en amenant un autre, ce sont bientôt les soupçons de la police italienne qu’il faudra apaiser sous l’identité de Dickie – puis sous celle de Ripley. La solitude accompagne l’anti-héros qui navigue sans cesse entre deux personae.



Cette dualité n’est pas étrangère à Patricia Highsmith, l’autrice qui a donné vie à Tom Ripley.
Patricia Highsmith nait en 1921 au Texas d’une mère qui tente de l’avorter à un stade avancé de la grossesse en avalant de la térébenthine, et qui divorce de son géniteur neuf jours avant sa naissance. Elle est élevée dans le ranch familial par une grand-mère puritaine et traditionnelle et partage ses jeux d’enfants avec son cousin adoré qu’elle s’obstine à appeler son frère jusqu’à son emménagement à six ans à New-York avec une mère qu’elle connait à peine et un beau-père qu’elle déteste cordialement.
Elle est obsédée par sa mère dont elle cherche l’amour inconditionnel et s’amuse à imaginer comment assassiner son beau-père. Triste enfance, triste adolescence. Elle peine à trouver sa sexualité et souffre probablement déjà d’anorexie mentale.
Son premier roman, “L’Inconnu du Nord-Express” sort en 1950 et connait un succès d’autant plus notable qu’Alfred Hitchcock l’adapte sur grand écran.
Elle finit, après quelques relations hétérosexuelles, par assumer son attirance pour les femmes, ce qui n’est pas chose aisée dans une Amérique qui considère l’homosexualité comme une perversion sexuelle.
Son second roman, “Carol” (également adapté au cinéma), est publié en 1952 sous un nom d’emprunt, Claire Morgan, car il décrit une histoire d’amour lesbienne heureuse, ce que ne peut souffrir l’Amérique puritaine des années 50.
Lassée de ce carcan sociétal et moral, elle coupe toute relation avec sa mère, renonce d’avance à son héritage et s’enfuit en Europe où elle vivra de manière presque permanente jusqu’à son décès. Elle écume l’Europe, cherche de manière frénétique l’amour dans chaque pays qu’elle traverse et vit une histoire d’amour passionnée et secrète avec une femme mariée, dont on ne saura jamais le nom. Elle y mettra douloureusement terme.
Mais c’est un peu anticiper.
L’idée de Ripley nait en 1952 à Positano. Patricia Highsmith, qui est accoudée au petit matin à la fenêtre de sa chambre d’hôtel, voit marcher sur la plage un jeune homme solitaire qui semble troublé. Elle ne fera jamais sa connaissance mais en tirera l’intrigue de Monsieur Ripley. Elle y met beaucoup d’elle-même.
Comme elle plus jeune, Ripley a une sexualité ambiguë à tendance homosexuelle qu’il doit dissimuler car il n’arrive pas à l’assumer.
Comme elle qui a souffert du désamour de sa mère, Ripley – orphelin – est solitaire et en recherche d’une famille, d’un frère, d’un amour inconditionnel – recherche infructueuse qui explique pourquoi l’amour et la mort sont intimement liés dans la psyché de l’autrice et du personnage.
Comme elle enfant dont l’amour pour sa mère frisait l’obsession, Ripley développe un sentiment qui tourne à l’idée fixe à l’égard de Dickie. L’immaturité émotionnelle de Ripley – son narcissisme peut-être – le porte vers des relations exclusives et passionnelles qui écartent tout tiers (Marge, Freddie) et qui se dénouent dans l’annihilation de l’être aimé (si tant est que l’on puisse parler d’amour en l’espèce).
Comme elle qui souffre de dépression, Ripley est profondément triste et semble habité par l’ennui, le vide intérieur lorsque ce n’est pas l’explosion de sentiments et d’émotions qu’il est incapable de gérer, qui le consume.
C’est probablement pour toutes ces raisons que Tom Ripley plus qu’aucun autre de ses personnages, est l’alter ego, le döppleganger de Patricia Highsmith. En lui permettant de tuer, d’endosser une autre personnalité, de se jouer de la police et des proches de Dickie, l’autrice semble vivre par procuration les aspects sombres, réprimés et violents de sa propre personnalité, en s’offrant, dans un effet méta, un personnage de papier à qui elle offre une nouvelle vie. Tom Ripley a beau être un meurtrier, le lecteur ne peut s’empêcher de prendre fait et cause pour lui et de lui souhaiter d’échapper aux griffes de la justice.
Écrire, évidemment, est un substitut pour la vie que je ne peux pas vivre, que je suis incapable de vivre.”
Patricia Highsmith – Carnets intimes
La dualité et la contradiction irriguent sa vie et écrire est peut-être une façon d’y mettre un peu d’harmonie. La texane qui abhorre le Texas s’habille eu Europe en… cowboy. Elle se dit de gauche mais est outrageusement réactionnaire, antisémite et raciste. Elle craint la maladie et la mort mais consume sa santé dans l’alcool et les cigarettes à haute, très haute dose. Elle est une femme solitaire, homosexuelle et indépendante mais n’offre dans ses romans que des rôles mineurs et peu flatteurs aux femmes, qu’elle voit comme des êtres dépendants et toujours en relation avec les hommes.
L’Europe fera le succès de Patricia Highsmith, dont presque tous les romans ont été adaptés au cinéma. Elle dédiera cinq romans à Tom Ripley.



Elle réfutait le terme de roman policier ou de polar appliqué à son travail, car elle estimait simplement qu’elle écrivait des romans dans lesquels l’amour et la mort étaient inextricablement liés et dans lesquels des meurtres se produisaient. Je suis plutôt d’accord avec elle puisque c’est la dimension psychologique qui fait l’intérêt de son œuvre. J’enrage donc, en allant à la Fnac, de voir que ses romans sont dans la section “Roman Policier” et que le titre de “Monsieur Ripley” a été changé en “Ripley”, pour coller à l’air du temps.
Car il y a bien un air du temps, et il s’appelle Netflix.
Le réalisateur Steve Zaillian a réalisé en 2024 une mini-série dédiée à notre anti-héros, sobrement intitulée “Ripley”.
La plateforme et le format choisi permettent de déployer l’histoire de Tom Ripley sur huit épisodes, traduisant parfaitement la lenteur, le silence et le poids des moments anodins qui portent en germe l’ennui de la vie quotidienne usante ou le danger potentiel – c’est selon.
L’ensemble est en noir et blanc, comme pour éviter toute distraction au spectateur, afin que celui-ci se concentre sur la psychologie des caractères – et je dois dire que la mini-série comporte un plan digne d’une photographie à peu près toutes les trente secondes, grâce au talent du directeur de la photographie Robert Elswit.
L’usage du noir et blanc illustre également le décalage permanent de Ripley, qui ne s’immerge jamais réellement dans la vie qui l’entoure. L’Italie est généralement synonyme de couleurs, mais c’est à travers le prisme triste et déraciné – tant géographiquement qu’émotionnellement – de Ripley que l’on regarde une Italie sans joie.







Le clair-obscur retranscrit également parfaitement l’ambivalence du personnage et l’ambiance du roman noir qu’est “Monsieur Ripley”.
C’est épuré, c’est élégant et c’est… glaçant.
Le traitement de l’intrigue diffère selon que l’on parle du roman ou de chacune de ses adaptations filmées. Dans le roman, dans “Plein Soleil” et dans “Ripley”, Tom Ripley prémédite froidement le meurtre de Dickie alors que celui-ci n’est que la résultante d’un accès de rage dans “Le Talentueux Monsieur Ripley”, qui est de manière générale plus sensible que le roman et les autres adaptations.
Les fins du roman, de “Plein Soleil”, du “Talentueux Monsieur Ripley” et de “Ripley” sont également toutes différentes.
Patricia Highsmith n’avait guère apprécié la fin de “Plein Soleil”, qui, il est vrai, est hérétique si on la rapporte au canon highsmithien, même si elle avait été subjuguée par la beauté d’Alain Delon – probablement trop beau pour le rôle, à mon humble avis – et nous ne saurons jamais ce qu’elle aurait pensé du “Talentueux Monsieur Ripley” et de “Ripley”.
Question vaine, cela étant : piètre cinéphile, elle estimait que les réalisateurs pouvaient bien faire ce qu’ils voulaient de ses livres, une fois qu’elle leur avait cédé les droits.
À nous donc, amoureux du cinéma, de savourer toutes les variantes filmées de Tom Ripley.
Le 9 Août 2024




