CHEF D’ORCHESTRE

Puisque je suis à l’Opéra de Paris, profitons de l’occasion pour évoquer deux films récents qui peignent les portraits bien différents de deux chefs d’orchestre, “Tár” et “Maestro”.

Le chef d’orchestre dépeint par Todd Field dans son film “Tár” réalisé en 2022 est fictif, bien que visiblement inspiré – dans les grandes, très grandes lignes – par la très réelle maestra Marin Alsop qui a par ailleurs cordialement détesté le film.

La fictive Lydia Tár (interprétée par Cate Blanchett) est la cheffe d’orchestre d’un prestigieux orchestre philarmonique que l’on soupçonne être celui de Berlin.

Mondialement reconnue et s’apprêtant à réaliser l’enregistrement de la Cinquième Symphonie de Gustav Mahler pour la Deutsche Grammophon, elle est par ailleurs à la tête d’une fondation qui promeut les jeunes talents féminins appelés à devenir les cheffes d’orchestre de demain. Ses protégées ont toutes percé sur la scène musicale, sauf l’une d’entre elles, Krista Taylor, récemment congédiée par Lydia Tár en raison de son caractère jugé difficile.

Froide et clinique, ne vivant que pour la musique dont elle se dit le “maître du temps”, Lydia Tár est également professeur à la Juilliard School, où elle a bientôt une altercation avec un élève qui refuse de travailler un morceau de Jean-Sébastien Bach au prétexte que celui-ci est un homme blanc, misogyne et cisgenre.

De retour à Berlin où elle vit avec sa femme Sharon – qui est également son premier violon d’orchestre – et leur petite fille Petra, Lydia Tár fait la connaissance d’Olga, qui postule parmi d’autres candidates au poste de violoncelliste dans l’orchestre. Bien que l’audition soit passée à l’aveugle, Lydia reconnait Olga et réhausse la note de cette dernière afin qu’elle soit choisie. Olga est également choisie contre toute attente par Lydia pour interpréter un morceau en soliste.

Krista Taylor, la jeune protégée congédiée, se suicide et il s’avère que Lydia a systématiquement dénigré Krista auprès d’autres orchestres qui envisageaient de la recruter, à tel point que les parents de Krista engagent une action judiciaire pour harcèlement à l’encontre de la maestra.

Des doutes quant au bien-fondé des raisons qui mènent Lydia Tár à promouvoir certaines femmes commencent à surgir. Krista a-t-elle été congédiée parce qu’elle refusait les avances de la maestra ? Sharon est-elle premier violon du fait de sa relation conjugale avec la cheffe d’orchestre ? Quant à Olga, est-ce une nouvelle proie que l’on promeut pour s’offrir ses faveurs sexuelles ?

Au même moment, une vidéo qui offre une vision déformée des propos tenus par Lydia Tár lors de son altercation avec l’élève de la Juilliard School apparait sur les réseaux sociaux et fait un tollé.

La chute de Lydia Tár ne fait que commencer.

Le film de Todd Field est à l’aune de son personnage principal : clinique, froid, mental et hermétique (j’ai, malgré sa durée de plus de deux heures trente, ressenti le besoin de le revoir une deuxième fois).

Lydia Tár reste une énigme.

Cette maestra, qui s’est nourrie plus jeune des masterclass télévisées de Leonard Bernstein, “Young People’s Concerts” au cours desquels le maestro s’employait avec feu et passion à faire découvrir sans académisme aucun la musique classique aux jeunes, n’a rien du monstre sacré. Elle est un monstre tout court, mais l’on ne saura jamais si cela tient à son enfance ou à l’étourdissement que lui procure son orgueil repu de pouvoir.

Les raisons de sa chute sont tout aussi obscures : on ne saura jamais vraiment si la maestra chute de son piédestal pour de bonnes raisons (le harcèlement et l’abus de pouvoir) ou de mauvaises (une cancel culture portée à outrance liée à une vidéo tronquée tournée à la Juilliard School).

Loin de cette figure de monstre, le monstre sacré Leonard Bernstein – qui, lui, a bel et bien existé et que je viens d’évoquer – est la figure principale du film de Bradley Cooper, “Maestro”, sorti en 2023.

Le film retrace les débuts du chef d’orchestre (interprété par Bradley Cooper), sa créativité, sa passion pour la musique et son éclectisme mais dépeint plus particulièrement la relation qu’il entretient pendant plus de trente ans avec son épouse Felicia (Carey Mulligan).

Leur mariage sera souvent écorché par les aventures homosexuelles du maestro, qu’il n’aurait eu aucun état d’âme à assumer si ce n’était les réticences de Felicia. Il faut dire que l’époque était autre et que la bisexualité assumée de l’un des plus grands chefs d’orchestre internationaux aurait probablement été mal accueillie.

Pour autant, l’amour et la tendresse auront jalonné leur relation, jusqu’au décès de Felicia en 1978.

Que ce soit dans “Tár” ou dans “Maestro”, la tyrannie imposée par le maître n’est jamais très loin. Violente, sans limite et sans distinction professionnelle ou personnelle lorsqu’elle est exercée par Lydia Tár, elle existe à pas feutrés chez le Leonard Bernstein de Bradley Cooper et est largement plus excusable car elle naît de préférences sexuelles assumées et connues – mais taboues.

Là où une Lydia Tár se veut maîtresse du temps (pouvoir qu’elle va perdre au sens figuré lorsqu’elle ne peut plus rien contre l’emballement médiatique et hiérarchique – et littéral lorsqu’elle va devoir porter un casque qui lui indique le tempo), un Leonard Bernstein apparaît comme le maître du rythme. Le temps (ou tempo) détermine la vitesse d’exécution et de pulsation d’un morceau alors que le rythme détermine la durée des notes les unes par rapport aux autres. On imagine bien ce que cela suppose de différence en termes de vie et de sensibilité musicales lorsque l’on fait traîner une note ou qu’au contraire, on l’attaque rapidement – car il existe un monde entre deux notes.

Là où une Lydia Tár vit dans sa tête, un Leonard Bernstein vit tout court. Elle est froide, mentale et clinique, là où il se laisse souvent emporté par son trop-plein d’amour et par ses passions, qu’elles soient musicales ou autres.

Elle n’a aucun génie créatif, il en regorge. Elle est aussi réfrigérante qu’il est aimé. Elle est autant dans le pouvoir qu’il est dans la passion. Elle cache sa personnalité et ses forfaits autant qu’il aimerait exposer à la face du monde sa vérité humaine et ses œuvres.

En bref, l’une est dans la destruction, l’autre dans la création – et je dois dire que la corrélation des deux films est plus qu’intéressante.

Marin Alsop, la très réelle chef d’orchestre qui a vaguement servi d’inspiration (cheffe d’orchestre américaine à la tête d’un orchestre symphonique, lesbienne) au personnage de Lydia Tár estime que le film dessert la cause des femmes car le film dépeint une femme prédatrice et que ce type de représentation devrait déranger toutes les femmes et toutes les féministes.

Il y a tellement d’hommes qui auraient pu inspirer ce film, mais ce dernier a choisi de mettre en scène une femme, en lui attribuant les caractéristiques de ces hommes. Cela semble ‘anti-femme’. Partir du principe que les femmes se comportent soient de façon identique à ces hommes, ou bien deviennent folles et hystériques, cela a déjà été vu tellement de fois à l’écran.”

Hélas, et c’est un véritable tabou social – certaines femmes sont aussi des prédateurs – même si elles ne représentent qu’une infime partie des agresseurs sexuels. J’ai personnellement trouvé plus intéressant que la prédatrice soit une femme – qu’elle s’arroge les attributs masculins pour parvenir au faîte de sa carrière et abuser de son pouvoir (féminisme de droite, hello). En outre, et quoi qu’en dise Marin Alsop, ce type de figure de prédatrice est rarement vue au cinéma. J’ai aussi aimé que Todd Field laisse ses spectateurs dans le flou – cela nous oblige à réfléchir.

Bustier Ungaro – Jupe Alberta Ferretti – Gants vintage – Pochette Christian Louboutin – Chaussures Jimmy Choo – Veste Tara Jarmon

Pour finir cet article, je vous propose un autre type d’exercice symphonique, qui m’enchante depuis quelques mois : la collision entre la musique électronique et la musique symphonique. En d’autres termes, de la musique électro soutenue par un orchestre symphonique mené par un maestro ou un maestra. L’ensemble s’appelle Synthony et c’est impérativement à écouter avec un casque ou des oreillettes. Voici mes trois morceaux préférés :

Losing it

Darude

Eric Prydz’ Opus

Le 26 Avril 2024