Qui pourrait croire que le paisible musée de l’Orangerie cache une histoire récente sulfureuse, faite de décès suspects, de tentative de meurtre et de procès ?
Personne.
En ce mois de novembre 2023 pluvieux et venteux, je traîne mon fils de 13 ans voir les Modigliani qui font l’objet d’une exposition dans ce musée que nous connaissons si bien. Je lui vante le talent de Modigliani, l’archétype même de l’artiste maudit mort à 35 ans, que j’aimais tant quand j’étais jeune mais que j’avais quelque peu abandonné depuis.
Le thème de l’exposition, “Amedeo Modigliani. Un peintre et son marchand”, met en lumière les relations de l’artiste et de son marchand, Paul Guillaume, qu’il a photographié et peint plusieurs fois.
Je ressors de l’exposition déçue. Peu de toiles sont exposées et les explications murales proposées par le musée sont un peu plates et un tantinet lénifiantes (“un artiste incompris, sauf par un marchand esthète et d’avant-garde qui le soutient envers et contre tout” pourrait en être le résumé).
Mon fils en ressort aussi déçu que moi (“pourquoi ont-ils tous l’air débiles avec leurs yeux de morts-vivants ?”) et pour nous consoler, nous remontons au rez-de-chaussée du musée afin d’admirer les Nymphéas de Monet qui nous ravissent à chaque fois.
Revenue à la maison, je tente de comprendre pourquoi Modigliani, que j’avais tant aimé à 20 ans, ne me parle plus du tout. Je fais, comme toujours, mes recherches. De page Wikipedia en page Wikipédia en passant par le site du musée de l’Orangerie et quelques pages académiques, je tombe sur l’histoire du musée et sur le duo Amedeo Modigliani – Paul Guillaume.

Portrait de Beatrice Hastings par Amedeo Modigliani

La Bell Irlandaise en gilet et au camée – Amedeo Modigliani

Antonia – Amedeo Modigliani

Jeune Fille Rousse au Collier – Amedeo Modigliani

La Blouse Rose – Amedeo Modigliani
Une troisième personne – dont l’exposition ne parle pas – me semble rapidement offrir un plus grand intérêt : la femme de Paul Guillaume, Domenica.
Il faut savoir que c’est la donation “Jean Walter – Paul Guillaume” faite par Domenica Guillaume, qui nourrit le fonds artistique que nous pouvons admirer aujourd’hui au musée de l’Orangerie (hors les Nymphéas qui ont une toute autre histoire).
Et il faut bien avouer que l’histoire de cette collection et de cette femme, qui est retracée dans l’ouvrage de Christine Clerc “Domenica la diabolique”, est absolument rocambolesque.
Pour ceux qui l’ignorent, le musée de l’Orangerie, qui fait pendant au musée du Jeu de Paume dans le jardin des Tuileries, est historiquement – comme son nom l’indique – une orangerie. Transformé en musée, le bâtiment accueille au rez-de-chaussée en 1927 les merveilleux Nymphéas de Monet grâce à la ténacité de son ami Clémenceau – et le sous-sol accueille en 1984 la collection “Jean Walter – Paul Guillaume” grâce cette fois-ci à la ténacité de Malraux.
Vous vous demanderez peut-être qui sont ces Paul Guillaume et Jean Walter qui donnent leurs noms à cette collection.
Ils n’ont qu’un point commun, ils ont épousé la même femme, à quelques vingt années d’intervalle.
Commençons avec Paul Guillaume, le fameux marchand d’art de Modigliani. Né en 1891 dans un milieu modeste, il débute comme vendeur de voitures lorsqu’il découvre absolument par hasard ce que l’on n’appelle pas encore à l’époque “l’art nègre”.

Il expose une statuette découverte dans une cargaison de pneus en pleine vitrine du concessionnaire pour lequel il travaille. Le poète Guillaume Apollinaire, qui passe par là et qui s’intéresse déjà aux arts primitifs, s’amourache de la statuette. Les deux hommes vont lier, sous les dehors d’une amitié, une relation professionnelle très intéressée qui va permettre au vendeur de voitures de devenir un expert en arts primitifs et de s’introduire en tant que marchand d’art dans le milieu artistique parisien, et au poète désargenté qu’est Apollinaire de faire en sous-main du commerce d’art grâce à un prête-nom.

Portrait de Paul Guillaume par Amedeo Modigliani
Paul Guillaume va beaucoup capitaliser sur cette relation, dans laquelle il traitera souvent – et à tort – d’égal à égal avec le poète. Il va également beaucoup capitaliser sur la guerre, qu’il ne fait pas pour cause d’inaptitude contrairement à ses confrères marchands d’art qui lui laissent involontairement la place libre à Paris. Il prend sous contrat de nombreux artistes qu’il convoite depuis longtemps.
Il ouvre sa première galerie en 1914 où sont exposés Derain, Van Dongen, Matisse, Picasso, Modigliani ou Chirico.
Pour autant l’époque du marchand d’art qui dorlote, nourrit et loge son artiste est révolu : Paul Guillaume n’est pas un Paul Rosenberg. C’est un commerçant, malgré sa volonté d’être vu comme un artiste créateur, et un commerçant qui attend son retour sur investissement. De marchand d’art nègre, Paul Guillaume devient vite un négrier d’artistes, qui n’hésite pas à faire mettre en concurrence ses propres artistes afin qu’ils terminent au plus vite leurs oeuvres.

Portrait de Paul Guillaume par Amedeo Modigliani
Il constitue par ailleurs au fil des années une collection personnelle riche de plusieurs centaines de peintures impressionnistes et modernes et de pièces d’art africain et océanien. Cette collection, dont il ne se départira jamais, reflète autant l’expression d’un goût personnel que celle de l’ambition sociale de son propriétaire.
Paul Guillaume rencontre la belle et magnétique Juliette Lacaze, une provinciale sans le sou bien décidée à faire fortune à Paris avec son frère Jean.
Paul épouse Juliette en 1920 et la rebaptise au passage Domenica.
Ils sont aussi ambitieux l’un que l’autre et même s’il semble un peu “parvenu”, le couple est fêté par tout Paris : Paul bâtit sa notoriété sur des goûts avant-gardistes et sur des coups d’éclat publicitaires tandis que Domenica créé et entretient, grâce à une séduction unanimement reconnue, leur réseau social, qui va du monde de l’art aux sphères politiques.
Las, les relations professionnelles, les artistes ou les amis du mari deviennent rapidement les amants de l’épouse.
En 1932, le couple rencontre l’architecte Jean Walter, qui ne se montre pas insensible au charme de Domenica. Paul Guillaume ferme les yeux sur la relation que sa femme entretient avec l’architecte – ils font même un temps ménage à trois dans le même appartement, au sein des fameux immeubles “Walter” dessinés par l’architecte, qui bordent le bois de Boulogne.
En septembre 1934, Paul Guillaume est victime de violents maux de ventre. Au lieu d’appeler un médecin, Domenica, qui se pense guérisseuse, se fait fort de soigner son mari à domicile. Au bout de vingt-quatre heures, elle se décide à l’emmener elle-même en voiture à l’hôpital au lieu d’appeler une ambulance. L’état de Paul Guillaume s’est tellement dégradé qu’il a perdu connaissance et qu’il meurt brutalement d’une péritonite aigüe, à l’âge de 42 ans.
L’attentisme dont a fait preuve Domenica interpelle, mais son comportement dans les semaines suivantes interpelle encore plus.
Avant son décès, Paul Guillaume avait émis l’idée de faire don de sa collection personnelle au musée de l’Orangerie, au grand dam de Domenica – et avait rédigé deux testaments. Que personne ne retrouve.
Après moult recherches, Domenica en retrouve un, qui fait d’elle l’unique héritière de son défunt époux. Pour éviter toute contestation quant à l’héritage de la fabuleuse collection de Paul Guillaume, Domenica va s’inventer une grossesse et un enfant. Elle met des coussins sous ses robes et se présente bientôt avec un poupon baptisé Jean-Pierre, présenté comme l’enfant de Paul Guillaume alors qu’il a été acheté dans une sordide officine du 9ème arrondissement de Paris.
Elle n’a aucun instinct maternel – l’enfant l’embarrasse maintenant qu’elle a réussi à éteindre toute contestation relative à l’héritage de la collection de Paul Guillaume.
Son amant Jean Walter a lui, en revanche, un fort instinct paternel. Il accepte d’épouser Domenica si celle-ci se résout à enfin adopter légalement Jean-Pierre, ce qu’elle accepte. Ils se marient en 1940.
La Seconde Guerre Mondiale apporte une immense fortune à Jean Walter qui a entretemps investi dans l’industrie minière au Maroc et Domenica ménage ses relations avec les hauts dignitaires nazis afin d’éviter que sa collection d’art soit spoliée et envoyée en Allemagne.
Elle se veut peut-être la papesse de l’art contemporain parisien, mais Domenica cède beaucoup des toiles d’avant-garde acquises par Paul Guillaume. Elle garde les oeuvres les plus classiques de Matisse et de Picasso et acquiert de nombreuses toiles impressionnistes.
La valse des amants et des ménages à trois continue. Le dernier amant en date est un docteur, Maurice Lacour.
Jean Walter va mourir aussi, dans des circonstances une fois encore étonnantes. En juin 1957, alors qu’il accompagne sa femme et son amant pour déjeuner dans un petit bistro de campagne, une voiture le percute alors qu’il traverse la rue. Domenica refuse d’appeler une ambulance et l’emmène, alors qu’il gît inconscient sur la chaussée, avec Maurice Lacour, en voiture à l’hôpital. Jean Walter sera déjà mort en arrivant à l’hôpital.
Domenica est à présent riche de 60 milliards de francs.
C’est bientôt l’héritier Guillaume qui devient encombrant. En 1958, l’enfant adopté est devenu adulte. Jean-Pierre reçoit la visite d’un homme qui lui annonce tout de go qu’il a été approché par Maurice Lacour et Jean Lacaze – le frère de Domenica – afin de le supprimer.
Jean-Pierre Guillaume dépose plainte mais l’enquête connaît un nouveau rebondissement. Car il s’agit d’écarter Jean-Pierre de toute succession relative à la collection “Jean Walter – Paul Guillaume”, en tentant vainement de le faire accuser de proxénétisme. Sans surprise, ce sont Maurice Lacour et Jean Lacaze qui sont derrière ces accusations, qui sont vite démenties.
Même si Maurice Lacour et Jean Lacaze passent huit mois en détention, ils seront acquittés par une décision plus que contestable au motif que la tentative d’assassinat n’a pas connu de commencement d’exécution – alors même que le tueur à gages avait reçu 3 millions de francs.
Domenica a-t-elle fait jouer ses relations politiques ? C’est fort probable. On ne saura jamais si les longs pourparlers entre Domenica et le Ministre des Affaires Culturelles André Malraux qui aboutiront à la cession de la collection “Jean Walter – Paul Guillaume” au musée de l’Orangerie auront eu pour raison le respect du souhait de donation émis une trentaine d’années auparavant par Paul Guillaume ou la libération de Jean Lacaze et de Maurice Lacour.
Quoi qu’il en soit, Domenica se résoudra à faire de l’Etat français l’héritier de sa collection pour une somme symbolique trente à cinquante fois inférieure à la valeur de marché des 146 œuvres qui composent la collection Walter Guillaume. 47 tableaux seront cédés en 1959 et 99 tableaux seront cédés en 1963.
Domenica gardera la jouissance de ses tableaux jusqu’à sa mort, et son frère et son amant seront entretemps libérés de prison.
Domenica décède en 1977. Elle ne réconciliera jamais avec son fils. Elle laissera le souvenir d’une femme belle, dominatrice, manipulatrice, avare et peu sensible.
Reste cette collection « Jean Walter – Paul Guillaume » au musée de l’Orangerie. C’est une belle collection qui aura obsédé son créateur Paul Guillaume et son héritière Domenica. Elle aura indirectement émotionnellement brûlé Jean-Pierre, l’enfant adopté. Deux portraits de Domenica par André Derain et Marie Laurencin peuvent d’ailleurs y être admirés.

Portraits de Domenica par Derain et Laurencin
Je constate avec amusement que la collection “Jean Walter – Paul Guillaume” dont vous connaissez maintenant l’histoire sulfureuse est située au sous-sol du bâtiment – comme un obscur endroit en termes psychanalytiques où les non-dits, les passions inavouées et les refoulements règnent – alors que les Nymphéas de Monet – peints de manière évidente dans l’amour et la plénitude, sont au rez-de-chaussée et rayonnent de sérénité. La symbolique est folle.
Le 24 Novembre 2023
