DE LA DÉMOCRATIE EN PANDÉMIE

Voici un bien intéressant essai publié en janvier 2021 par la philosophe française Barbara Stiegler : “De la démocratie en pandémie”. Il s’inscrit dans une série de “tracts” édités par Gallimard et qui ont pour vocation à réagir sur des sujets de société actuels. J’aime beaucoup l’idée.

L’essai est concis, saignant, et pointe sur une cinquantaine de pages les questionnements de cette philosophe, par ailleurs professeur à l’Université de Bordeaux-Montaigne.

Si je reprends les termes de Barbara Stiegler, le constat est simple : le Covid-19 n’a fait qu’éclairer un peu plus le problème systémique de nos sociétés basées sur un modèle social et économique qui n’a plus aucun sens.

Barbara Stiegler cite le rédacteur en chef de la maintenant très connue revue internationale de médecine “The Lancet”, Richard Horton : le Covid-19 n’est pas une pandémie, il s’agit plutôt d’une syndémie causée par les inégalités sociales et par la crise écologique entendue au sens large. Car cette dernière ne dérègle pas seulement le climat. Elle provoque aussi une augmentation continue des maladies chroniques, fragilisant l’état de santé de la population face aux nouveaux risques sanitaires.

Pour faire simple, l’industrialisation de nos modes de vie entraine une dégradation de la santé publique et rend possible un franchissement des barrières d’espèces et l’émergence de nouvelles épidémies, transformées en pandémies du fait de la mondialisation des flux de personnes et de marchandises.

Le bouleversement de nos écosystèmes, comme la déforestation privant les animaux sauvages de leur habitat naturel, a rapproché l’espèce animale de l’espèce humaine, facilitant ainsi les sauts de virus interespèces.

Et pour paraphraser les journaux de l’époque, la grippe espagnole prenait peut-être le train, mais le Covid-19, lui, a clairement pris l’avion.

Et Barbara Stiegler de rappeler que “si nous ne changeons pas de modèle économique, social et politique, si nous continuons à traiter le virus comme un évènement biologique dont il faudrait se borner à “bloquer la circulation”, les accidents sanitaires ne vont pas cesser de se multiplier”.

Venant appuyer ces lignes écrites par la philosophe française à la mi-décembre 2020, la Russie a annoncé le 20 février dernier avoir détecté les premiers cas de transmission à l’homme de la souche H5N8 de la grippe aviaire, rendue possible par un franchissement de la barrière interespèce en se transmettant de l’oiseau à l’homme.

Et de fait, les pandémies se sont multipliées au cours des XXème et XXIème siècles : le choléra en 1899/1923, la grippe espagnole en 1918/1920, la grippe asiatique en 1957/1958, la grippe de Hong-Kong en 1968/1969, la grippe russe en 1977, le Sida en 1981, le SRAS en 2002/2004, la grippe AH1N1 en 2009/2010 et Ebola en 2013 – pour ne parler que d’épidémies qui se sont propagées à un niveau mondial – donc de pandémies.

Que l’on parle de pays dans lesquels la circulation du virus n’a pas été bloquée, ou que l’on parle de pays dans lesquels des stratégies de blocage ont été mises en place, le constat final est hélas à peu près le même partout : la rupture du lien social, le désarmement du système sanitaire et l’appauvrissement de l’éducation nationale.

Que l’on soit d’accord avec chacune de ses lignes ou non, l’essai de Barbara Stiegler suscite la réflexion – c’est tout ce que j’aime.

Sur un plan personnel, cet essai rejoint sur bien des points ma propre réflexion, que je me permets de partager ici. La gestion de cette crise sanitaire a mis à jour les limites du modèle économique, social et politique dans lequel nous vivons – je ne parlerai ici que de la France, puisque ma connaissance approfondie se borne à ce pays, même si j’ai bien conscience que certaines de mes réflexions s’appliquent potentiellement à d’autres nations occidentales.

Par un curieux effet de balancier, la société qui valorise depuis plusieurs décennies la surperformance professionnelle, l’excès de bagage universitaire – et pour lâcher le mot, une espèce de snobisme méritocratique – n’a tenu pendant les 6 semaines du confinement français que sur une population sous-qualifiée, sous-diplomée – j’ai (notamment) nommé des caissières, j’ai (notamment) nommé des éboueurs, j’ai (notamment) nommé des conducteurs de métro. Les infirmiers, les urgentistes – dont le sort n’émeut personne en temps normal – ont été applaudis chaque soir à 20 heures, dans un même élan incluant les caissières, les éboueurs, les conducteurs de métro – en bref toutes ces personnes qui rendaient la vie de tous, possible. Ils étaient devenus essentiels, mais le déconfinement approchant, ils ont tous été bien vite oubliés.

J’ai la rage, vous n’imaginez même pas.

Pendant ce temps – et j’inclus les périodes de confinement, de déconfinement, de couvre-feu, les fortunes des déjà milliardaires ont progressé alors même que la proportion des personnes ayant basculé en deçà du seuil de pauvreté a explosé. La progression de ces fortunes déjà existantes s’explique par un mode de vie ultra-capitaliste de leur clientèle, par une stratégie fiscale plus qu’innovante (paradis fiscaux et/ou fondations) ou encore par un lobbying pressant sur des gouvernements qui discutent de la taxe GAFA depuis des millénaires.

J’ose à peine parler des étudiants, j’ose à peine parler des sans-domicile fixe, j’ose à peine parler des petits commerces qui ont dû mettre la clé sous la porte.

J’ai la rage, vous n’imaginez même pas.

Être l’heureux propriétaire d’une fortune se comptant en milliards ne fait plus rêver personne – et certainement pas les générations les plus jeunes qui se demandent avec désarroi pourquoi tous ces multi-milliardaires n’utilisent pas cet argent au service du bien public. Surtout lorsque le scandale OpenLux les éclabousse.

D’un point de vue social, nous avons découvert avec ébahissement l’état d’un service public hospitalier moribond, vidé en catimini de ses capacités depuis fort longtemps, et même proposé à la vente à la découpe il y a quelques années.

J’ai la rage, vous n’imaginez même pas.

Nous avons découvert avec désarroi les limites d’un système scolaire et universitaire ou chaque élève et chaque étudiant était renvoyé à lui-même, alors que l’éducation passe par l’échange.

J’ai la rage, vous n’imaginez même pas.

Il est évident que le gouvernement français soupèse en permanence le sauvetage de l’économie et le sauvetage de la santé publique. Aux dernières nouvelles, l’accent est mis sur le sauvetage de l’économie puisque les écoles restent ouvertes et qu’il est assez clair que le gouvernement refuse jusqu’à la dernière extrémité de reconfiner la population.

D’un point de vue politique, la superpuissance d’un président de la République faisant fi des institutions existantes pour interpeller un Conseil Scientifique créé ad hoc, alors qu’il existait déjà des institutions spécialisées en la matière, n’a fait que renforcer la réunion des pouvoirs entre les seules mains présidentielles.

J’ai doublement la rage, vous n’imaginez même pas – doublement car je suis à présent un être humain doublé d’un avocat.

Dire que bon nombre de juristes s’inquiètent des récentes atteintes aux libertés fondamentales serait un doux euphémisme.

Lorsque l’intelligentsia française applaudit le civisme chinois dans le cadre de la gestion de la crise, alors même que l’on parle d’une dictature qui encourage la délation, je reste sans voix.

Lorsque le Code de Nuremberg et son héritage, le consentement éclairé du patient, est bafoué, je reste encore sans voix. Non seulement a-t-on enfermé ensemble, en EPHAD, et contre toute logique médicale, des patients malades et sains mais encore leur a-t-on demandé de survivre seuls et sans famille, puis de potentiellement mourir seuls, encore – quand bien même cela n’a jamais été leur souhait. Je passe sur les images extrêmement choquantes de cercueils empilés dans le plus complet anonymat. La déshumanisation est telle que l’on finit par mourir seul. De nombreuses familles n’ont pas pu soutenir leurs mourants, de nombreuses familles n’ont pas pu organiser de funérailles, de nombreuses familles n’ont pas pu faire leur deuil. Quelle société moderne digne de ce nom enterre ainsi ses défunts ?

J’ai doublement la rage, oh oui, vous n’imaginez même pas.

La gestion a posteriori d’une crise sanitaire qui mériterait au contraire une remise en question de tout un système de pensée nous fait doucement glisser vers une société à deux vitesses : celle du bon citoyen qui sera muni de son passeport vaccinal et l’autre, déclassé et potentiellement bridé dans ses libertés individuelles.

Mais, mais, mais… la gestion a posteriori d’une crise sanitaire permet, d’un point de vue juridique, de mettre en place un état d’urgence sanitaire bien pratique, finalement.

Bien pratique, parce que la création de ce deuxième pilier de peur aux côtés du premier pilier de peur déjà bien ancré depuis quelques années en France qu’est l’islamisme permet au gouvernement de mettre en place des mesures liberticides jamais vues dans la démocratie moderne.

La liberté de circulation a été méchamment amoindrie, que ce soit en période de confinement ou de couvre-feu. La circulation de chacun est subordonnée – selon le moment, selon l’heure – à une attestation dont doit se munir le circulant. Et selon l’endroit où vous vivez en France, selon votre couleur de peau, il faudra justifier de votre activité – alors même que le principe de l’attestation devrait suffire – sans question complémentaire.

La liberté de réunion, qui inclut évidemment la liberté de manifestation, a elle aussi été amputée. Pour un pays qui fut agité jusqu’à mars 2020 par la virulence des manifestations de Gilets Jaunes, il faut tout de même dire que le silence est assourdissant depuis.

La liberté d’expression se retrouve de plus en plus muselée avec la loi Sécurité Globale qui interdit la diffusion d’images des forces de l’ordre – notamment par des journalistes.

Trois décrets ont été passés discrètement le 4 décembre 2020 permettant la constitution de fichiers de police concernant toute personne “susceptible de porter atteinte aux intérêts fondamentaux de la République” (quel casse-tête juridique, cette définition), incluant la pratique sportive, l’orientation sexuelle, les convictions philosophiques, l’activité sur les réseaux sociaux ou encore les opinions politiques.

En France, nous nous éloignons doucement mais sûrement des principes des Lumières et de l’idéal républicain et démocratique. “The Economist” estime dans son rapport du 2 février 2021 que la France est passée pendant cette crise sanitaire de “démocratie à part entière” à “démocratie défaillante”.

Tout un système est à repenser. Un système qui n’est pas capable de préserver la démocratie, l’économie, la santé et l’éducation dans le même temps est un système qui ne fonctionne pas. Jamais économie, santé et éducation n’ont été aussi autant antagonistes alors qu’elles ne devraient qu’être les pendants les unes des autres, et cela démontre, en tout cas à mon sens, un problème structurel. Le modèle éculé du capitalisme à outrance allié à un amoindrissement démocratique ne fonctionne pas – il est temps d’en changer.

Au-delà ce ce constat peu réjouissant, le plus navrant à mon sens reste l’absence assourdissante ces derniers mois de nouvelle voix/voie politique.

J’ai la rage, vous n’imaginez même pas.

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