LES PARENTS TERRIBLES

Parlons de deux bijoux cinématographiques : “Mildred Pierce” et “Baby Jane”. Ces deux films noirs sont, à mon sens, liés par une thématique commune, celle des parents défaillants qui engendrent des monstres d’enfants.

Reprenons.

“Le Roman de Mildred Pierce”, réalisé par Michael Curtiz en 1945, met en scène Joan Crawford dans le rôle-titre. Le film débute avec un meurtre, celui du playboy Monte Beragon. Son épouse, Mildred Pierce, évidemment suspecte, est convoquée par la police et doit raconter son histoire, qui nous est présentée sous forme de flashback.

Bien avant ce meurtre, Mildred est une femme au foyer mariée sans bonheur, en adoration devant ses deux filles, Veda l’adolescente gâtée et Kay, le garçon manqué. Elle quitte Bert, son mari infidèle et pour subvenir aux besoins de ses filles, devient serveuse. Mildred travaille tant et si bien qu’elle devient propriétaire d’un restaurant, puis d’une chaine de restaurants. Elle fait fortune et rencontre au passage un bellâtre oisif, Monte Beragon.

Lors d’un weekend en amoureux, sa petite fille Kay décède d’une pneumonie foudroyante. Mildred s’enterre dans le travail et dans l’amour obsessionnel qu’elle porte à son ainée, Veda. Elle se marie avec Monte, mais fait faillite car Veda et Monte, dont les besoins d’argent et de reconnaissance sociale sont sans limites, siphonnent tout ce qu’elle a construit. Pour autant, a-t-elle tué Monte ?

“Qu’est-il arrivé à Baby Jane ?”, réalisé par Robert Aldrich en 1962, met en scène Bette Davis et… Joan Crawford, encore.

Le film s’ouvre en 1917 sur une enfant-star insupportable, Baby Jane, qui fait clairement vivre ses parents et sa sœur Blanche – et qui le sait.

1935, Baby Jane et Blanche évoluent dans l’industrie cinématographique, mais c’est maintenant Blanche qui a du succès en tant qu’actrice, alors que Baby Jane ne trouve guère de rôles. Un soir, les deux sœurs, qui vivent ensemble, rentrent chez elle après une soirée arrosée. Blanche va ouvrir le portail de la maison alors que Baby Jane reste dans la voiture. Baby Jane, pourrie de jalousie, fonce sur sa sœur, laissant celle-ci handicapée à vie.

1962 : les deux sœurs vivent recluses, Blanche (incarnée par Joan Crawford) vit dans un fauteuil roulant, totalement dépendante de sa sœur Baby Jane (interprétée par Bette Davis). Les relations entre les deux femmes sont effroyables et Baby Jane, alcoolique et glissant doucement dans la folie, maltraite sa sœur un peu plus chaque jour.

On peut gloser à l’infini sur la concurrence acharnée qui existait entre les deux actrices – Bette Davis et Joan Crawford – et qui a donné un corps et une véracité indéniables à leur jeu dans ce film – Ryan Murphy en a même fait une mini-série “Feud”. Mais le plus important est l’escalade pernicieuse des relations fraternelles qui se met en place et qui évidemment connait un dénouement aussi malheureux qu’inattendu.

Dans les deux films, les retournements de situation laissent le spectateur sans voix. Mais surtout, les deux films décrivent la mécanique implacable de l’insanité familiale ordinaire et de l’annihilation des êtres. Insanité et annihilation qui prennent évidemment racine dans l’enfance.

Mildred est certes victime d’un homme qu’elle a mal choisi, mais Mildred est surtout victime de sa progéniture, qu’elle a finalement bien mal élevée. Veda est de manière évidente sa fille préférée et celle-ci le sait, car elle est détestable et ne quitte jamais cette posture d’adolescente gâtée, égoïste et à qui tout est dû. Elle méprise sa mère qui travaille comme une forcenée et celle-ci en retour ne sait précisément que travailler comme une forcenée pour satisfaire les exigences délirantes d’une enfant puis d’une jeune femme qui n’a finalement jamais reçu d’éducation émotionnelle. Et c’est cette enfant terrible et monstrueuse qui creusera la tombe de cette mère sacrificielle.

Blanche et Baby Jane sont, comme Veda, des enfants terribles et monstrueuses. Élevées par des parents-managers, leur éducation s’est résumée au volet matériel et social de la vie. Gagner de l’argent et cultiver sa célébrité ont probablement été les seuls viatiques offerts à ces deux enfants puis jeunes femmes. Les valeurs d’altruisme et d’amour fraternel n’ont jamais été transmises, ce qui explique cette concurrence acharnée jusqu’à la mort, alors même que, quinquagénaires, elles vivent ensemble en vase clos. Elles sont l’une et l’autre égotiques et folles, chacune dans leur genre.

Ces deux films sont vertigineux. La mécanique se met dans les deux cas inexorablement en place et c’est terrible. Des parents défaillants donnent naissance à des monstres dans les deux cas, et cela laisse fort à réfléchir à l’impact de l’éducation sur une vie entière.

Les parents de Baby Jane et de Blanche n’ont pas aimé, finalement. L’histoire est – dit-on – inspirée de ces enfants-stars exploités par les studios hollywoodiens, et plus particulièrement de Shirley Temple. Dieu soit loué, l’inspiration s’écarte rapidement de la réalité.

Il faut dire que les notions de complicité avec l’enfant et de développement psychique de celui-ci n’étaient pas furieusement en vogue à cette époque – c’est venu bien après. Au contraire, les valeurs matérielles de performance et de compétition transmises par des parents peu sensibles à la dimension émotionnelle de leurs enfants entraineront – dans « Baby Jane » – ces deux sœurs vers la folie et la mort, et dans la vraie vie des générations d’adultes ne voyant leur valeur que dans leur vie professionnelle.

Mildred a peut-être trop aimé mais elle a mal aimé. Elle préfigure, en 1945, le règne de l’enfant-roi à qui rien ne saurait être refusé. Mildred voit probablement Veda comme une projection rêvée d’elle-même, souhaitant lui épargner les soucis matériels.

Faut-il souhaiter un long chemin parsemé de roses à ses enfants ? Je ne crois pas, c’est illusoire, de toute façon. En revanche, il faut les armer afin qu’ils affrontent les aléas de la vie avec la plus grande intelligence intellectuelle, spirituelle et émotionnelle possible.

Mildred, dans une volonté forcenée d’aplanir toute difficulté matérielle pour Veda, oublie que ce sont justement les aléas de la vie qui l’ont forgée et révélée à elle-même.

S’agit-il d’aimer ou de ne pas aimer ? Bien sûr, mais au-delà de ce questionnement finalement bien simple à résoudre, il s’agit de bien aimer, en justesse. Et c’est très compliqué.

Pour ce thème de l’éducation qui me tient particulièrement à cœur, j’ai repris les codes vestimentaires de Mildred Pierce, toujours si sérieuse, toujours si affairée qu’elle en oublie le principal. Dieu m’en préserve.

Tailleur Chloé – Ceinture et sac à main Dior – Gants Agnelle – Escarpins Manolo Blahnik