PETIT SOLDAT

Sommes-nous tous fatigués ? Oui, évidemment. La morosité et la lassitude gagnent.

Même ici. Alors même que je suis ultra-privilégiée. J’ai un toit, de la nourriture, de l’amour et des activités qui me permettent d’aller de l’avant.

Pendant quatre mois, je me suis enterrée seule à la maison avec deux enfants en bas âge. Je leur ai expliqué dès le départ le concept de confinement, leur ai dit que ça n’allait pas être furieusement rigolo et que la seule façon de sauver les choses était de cultiver la joie profonde qui existait en chacun de nous, de privilégier l’amour, l’écoute, l’empathie et l’humour. Au final, même si les 8 connections Zoom et les deux heures de devoirs quotidiennes étaient un peu pesantes, nous nous en sommes plutôt bien sortis.

Un couvre-feu et un deuxième confinement et un deuxième couvre-feu plus tard, l’état d’esprit est un tantinet différent.

Les applaudissements qui accompagnaient les éboueurs, les caissiers et le personnel soignant pendant le premier confinement se sont tus. Les boutiques qui ferment jalonnent maintenant les rues parisiennes et les sans-abris sont de plus en plus nombreux.

En septembre, mes enfants sont certes retournés à l’école, mais masqués et entourés de militaires dès la rentrée de novembre – un professeur ayant été sauvagement assassiné entretemps dans un lycée de la région parisienne. Ils sont fatigués et font des cauchemars, ce qui n’arrivait à peu près jamais avant.

Je suis fatiguée aussi et – en lieu et place des cauchemars – je fais des insomnies. Je vois mes enfants inquiets, je vois mes dossiers juridiques s’arrêter ou patauger, je vois certains proches dangereusement flirter avec la dépression sévère, et je ne sais pas quoi faire d’autre que d’écouter, rassurer, encourager. Je ne suis plus trop certaine de comprendre le monde dans lequel je vis, je vois des divisions partout, des revendications souvent légitimes presque partout et je suis en réalité absolument certaine de ne rien plus comprendre aux décisions gouvernementales françaises, qui me semblent totalement dénuées de bon sens, tant dans la forme que dans le fond.

Ma seule parade pour traverser cette bourrasque tient en ma volonté forcenée de contrebalancer les difficultés ambiantes par un excès de sérénité et de bienveillance intelligente. Quitte à puiser très, trop profond en moi.

J’ai pris conscience que l’être humain vivait grandement de projets – quels qu’ils soient – alors que cette période nous demandait justement d’occulter toute projection dans le futur. C’est très compliqué de rester serein et heureux sans projet. Car le projet, c’est l’envie. L’envie d’être, l’envie de faire. Sans envie, on s’étiole. On s’étiole, et il faut une force quotidienne presque surhumaine pour avancer, encore et toujours, vers un inconnu qu’on espère meilleur.

Je le savais déjà mais j’ai pleinement pris conscience qu’une économie ne tenait en réalité pas sur une bulle boursière mais sur une économie réelle où chaque acteur a son importance, et sur du bon sens basé sur une réalité tangible.

J’ai pris conscience que les libertés dont nous jouissions sans réfléchir étaient finalement bien fragiles. Je vois ces libertés rognées sous prétexte d’un état d’urgence qui devient presque permanent, et l’avocat que je suis ne peut qu’être inquiète. Pour ne citer qu’elles, la liberté de circuler, la liberté de manifester, la liberté de réunion, la propriété privée (je pense au Canada où des policiers peuvent forcer la porte d’une maison en cas de doute sur une réunion de personnes excédant le nombre autorisé) sont les libertés fondamentales qui se font l’apanage de la démocratie.

Je suis inquiète car je sais qu’une fois ôtées, ces libertés seront difficiles à reconquérir – car c’est hélas le jeu de la règle de droit. Ce qui est acté est acté, bonne chance pour revenir dessus.

“Bon sens”. “Réalité”. Les expressions reviennent sans cesse. Ce capitalisme outré n’a aucun sens, car il n’a pas de réalité valable. Comment est-il possible que la pandémie ait pu profiter à quelques (déjà) milliardaires et ai pu appauvrir de manière sévère une grande partie de la population occidentale ? Ca n’a aucun sens.

Les États eux-mêmes se sont lancés dans une course effrénée à la rentabilité – soit qu’ils doivent respecter des ratios budgétaires imposés par l’Union Européenne, soit que les déficits publics, le jeu de la géostratégie mondiale et des balances commerciales étatiques le commandent – et les services publics de l’éducation et de la santé s’en trouvent apprauvris, méprisés et parfois bradés.

Qu’il s’agisse de la sphère publique ou de la sphère privée, cette rentabilité à tout crin a montré ses limites. Il est temps de changer de modèle, je crois. Nous nous sommes comportés comme des petits soldats pendant toute cette année, mais il est temps de reconquérir notre pouvoir de décision, par le vote, par notre porte-monnaie et par notre attitude quotidienne.

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