NARCISSE À HOLLYWOOD

Voici deux de mes films préférés : “Sunset Boulevard” réalisé par Billy Wilder en 1950 et “Mulholland Drive” réalisé par David Lynch en 2001.

“Sunset Boulevard” – pour citer le critique de cinéma Richard Corliss – est “le parfait film d’horreur hollywoodien”.

L’histoire se déroule en 1950. Joe Gillis (interprété par William Holden), un scénariste hollywoodien sans le sou atterrit par hasard dans une demeure où vit recluse Norma Desmond (incarnée par Gloria Swanson), ancienne gloire du cinéma muet d’une cinquantaine d’années.

Norma Desmond, qui n’a pas tourné depuis des années et qui est obsédée par son retour au grand écran, demande à Gillis de s’installer à demeure afin de prendre le temps de corriger le scénario qu’elle a écrit pour son grand retour, “Salomé”.

De scénariste-correcteur, Joe Gillis glisse doucement vers le rôle de gigolo encagé, sous l’emprise d’une Norma vampirisante, qui évoque Dracula. Norma Desmond propose son scénario retravaillé à la Paramount et à l’un de ses réalisateurs, Cecil B. DeMille (dans son propre rôle), mais personne n’ose lui dire que son retour tant attendu restera à l’état de chimère. Norma Desmond est enfermée dans sa folie et y restera, même confrontée à un meurtre.

“Mulholland Drive” est le film le plus étrange du monde. On pourrait écrire plusieurs thèses sur ce film troublant, à la narration non-linéaire, qui transforme le spectateur en détective.

“Mulholland Drive” se déroule dans les années 2000 et relate l’arrivée à Hollywood de la blonde et fraiche Betty (incarnée par Naomi Watts), qui n’aspire qu’à devenir actrice. Elle se lie d’amitié avec Rita (interprétée par Laura Harring) qui est devenue totalement amnésique lors d’un accident de voiture lié à une tentative de meurtre. Les deux jeunes femmes enquêtent afin de comprendre qui est Rita.

Quand soudain, le film bascule (si vous voulez voir le film, arrêtez tout de suite votre lecture 😉

Nous sommes toujours à Hollywood, les actrices sont les mêmes, mais toutes les cartes ont été rebattues car leur prénoms et leurs histoires ne sont plus du tout les mêmes. Betty s’appelle à présent Diane et Rita se prénomme Camilla.

La folie et le meurtre ne sont pas loin, évidemment.

Le film de Lynch est onirique, cauchemardesque, à multiples clés et je pense que le critique de cinéma cité plus haut, Richard Corliss – aurait pu également qualifier “Mulholland Drive” de “parfait film d’horreur hollywoodien”.

Les deux films sont magistraux – dans des genres totalement différents. David Lynch n’a jamais caché son admiration pour “Sunset Boulevard” et “Mulholland Drive” y fait souvent référence (notamment avec le plan sur le panneau de signalisation “Sunset Boulevard” ou encore la voiture de Norma Desmond garée à l’entrée de la Paramount).

L’une des thématiques commune aux deux films est à mon sens le mythe de Narcisse – ou comment la poursuite égotique de soi-même et de son image entraine invariablement la folie, la mort, la destruction.

Dans la mythologie grecque, Narcisse le chasseur, s’abreuvant un jour à une source d’eau, tombe irrémédiablement amoureux de son image, et finit par mourir de cette passion pour lui-même et qu’il ne peut assouvir. La nymphe Echo, qui ne peut que lui renvoyer que ses propres paroles, illustre la stérilité d’un rapport qui n’est tourné que vers soi-même.

Et où mieux qu’à Hollywood – le temple de l’image – situer une (ou deux) fable narcissique ?

Norma Desmond, dans “Sunset Boulevard” ne pourrait pas plus parfaitement incarner un Narcisse moderne. Elle n’est obsédée que par elle-même, sa gloire passée et sa carrière en attente. Les nombreuses photos qui décorent sa maison sont des photos de studio où n’apparaît invariablement qu’elle, et les seuls films qu’elle regarde jusqu’à l’agonie sont ceux dans lesquels elle a joué. Totalement coupée du monde, elle n’a guère d’interaction et ne supporte aucune voix dissidente.

Betty/Diane, dans “Mulholland Drive” n’en est pas là. Elle n’est ni star passée, ni star actuelle. Elle veut percer à Hollywood et va vite se perdre dans le miroir aux alouettes grandeur nature qu’est la tentaculaire et vampirisante Los Angeles.

L’amour malheureux et la rivalité entre aspirantes actrices mèneront Betty/Diane sur le chemin de la folie, de la perte d’identité, et l’ensemble aboutira évidemment à la folie et à la mort.

Pour en revenir à Narcisse, Betty/Diane n’est pas à proprement parler amoureuse de son image. Elle est plutôt amoureuse de ce qu’elle aurait pu être et en perd son identité. Dans un accès de folie extrême, elle confond sa personnalité avec celle de Rita/Camilla, qui incarne tout ce qu’elle aimerait être et vivre.

Dans les deux cas, “Sunset Boulevard” et “Mulholland Drive” traitent d’histoires de rêves brisés à Hollywood.

Les deux films sont également des fables par Hollywood sur Hollywood, ce qui, à un niveau méta, est également un exercice purement narcissique – Wilder et Lynch étant des grands noms d’Hollywood (bien que l’avant-première de “Sunset Boulevard” ait créé un scandale, les producteurs estimant que Billy Wilder mordait la main qui le nourrissait – et que “Mulholland Drive” ait été produit par StudioCanal).

Là où “Sunset Boulevard” dépeint le traitement des anciennes gloires du cinéma muet par un système hollywoodien passant sans état d’âme au cinéma parlant, “Mulholland Drive” dépeint le sort des aspirantes actrices, dont la fraicheur est broyée telle de la chair à canon cinématographique.

C’est proprement cauchemardesque dans les deux cas.

Je ne suis point allée à L.A. pour cette séance-photo, mais cette robe longue noire m’a toujours évoquée le Hollywood glamour des années 50. Ce sera mon hommage, respectueux mais lointain (car Narcisse je ne veux point être) à Hollywood.

Robe Roberto Cavalli – Veste en fourrure vintage YSL vintage – Lunettes de soleil Chanel – Pochette Vionnet – Manchette Roger Vivier