FAUST & LIANE DE POUGY

Liane de Pougy a vendu son corps, et très cher, mais elle n’a jamais vendu son cœur, ni son âme”. La citation, de son biographe Jean Chalon, offre un raccourci saisissant de la vie de cette femme du siècle passé. Elle fut tour à tour galérienne de l’amour, princesse roumaine puis soeur touchée par la grâce de Dieu dans ses dernières années.

Née en province en 1869 dans une famille pauvre, celle qui s’appelle encore Anne-Marie Chassaigne reçoit une éducation stricte au couvent des Fidèles Compagnes de Jésus. Dotée d’une solide éducation bourgeoise, elle est mariée en 1886 par sa famille à un homme aussi falot que son nom – Armand Pourpe – et qui “a trop l’air d’un mari” selon sa nourrice. Elle ne l’aime pas, vit son quotidien bovarien en province, lui fait un fils, Marc, et le trompe.

C’est ironiquement lui qui s’excuse mais c’est elle qui tout aussi ironiquement divorce et abandonne mari et enfant après trois années de mariage pour fuir, jeune divorcée de 19 ans, sans le sou, sans famille, à Paris.

A l’époque, 80.000 filles publiques œuvrent à Paris. Anne-Marie est jeune, belle et éduquée. Elle nourrit l’ambition faire partie des demi-mondaines. Elle change son nom pour un patronyme plus exotique et plus noble et ainsi nait en moins de deux ans Liane de Pougy, celle que le journal Gil Blas baptise “l’horizontale de grande marque” ou encore le “passage des princes” du Paris des années 1890.

En 1894, elle officie, comme la majorité de ses consœurs, sur scène. Les Folies-Bergère reçoivent sa grâce androgyne, sa stupéfiante beauté et ses numéros scéniques de prestidigitatrice. Les plus beaux noms et les plus grandes fortunes ne demandent qu’à s’épuiser vers elle, en elle : Carnavon, Rothschild, Mac-Mahon, pour ne citer qu’eux.

Courtisane, artiste de cabaret et écrivain, son triomphe ne se dément pas pendant plus de 15 ans. Pour autant, à l’aube de la quarantaine, Liane s’amourache d’un jeune prince roumain désargenté de quinze ans son cadet, Georges Ghika. Ils se marient par amour en 1910, et le prince demande noblement la séparation des biens.

Liane devient la princesse Ghika et abandonne un Paris qui ne lui pardonne pas cette trahison maritale. Le couple vagabonde entre l’Algérie, la Roumanie, la Bretagne et s’installe après quelques années d’errance à Saint-Germain-en-Laye, Paris ayant la rancune tenace. Leur bonheur durera près de seize ans. Deux évènements vont néanmoins venir ébranler ce gentil bonheur domestique et lentement porter Liane vers le céleste.

Elle perd son fils en 1914 sur le champ d’honneur. Cet enfant, ce petit Marc abandonné dont elle ne fera la connaissance qu’à l’adolescence de celui-ci, décèdera en héros lors de la Première Guerre Mondiale. Elle ne se relèvera jamais vraiment de cette perte et culpabilisera longtemps de son désamour maternel.

Elle perd Georges aussi, qui fuit en 1926 en Roumanie avec une jeunesse de 20 ans, Manon Thiébaut, qui n’est autre que la maitresse de… Liane. Georges revient vers sa femme quelques mois plus tard mais la trahison restera néanmoins longtemps une plaie purulente dans le cœur de Liane, qui ne cessera de le rappeler à son mari.

Elle entreprend son long chemin vers Dieu, qui durera plus de 20 ans. Elle entre en 1943 dans le Tiers-Ordre de de Saint Dominique. Elle devient Sœur Anne-Marie de la Pénitence, et retrouve à 74 ans la petite élève du couvent des Fidèles Compagnes de Jésus qu’elle fut autrefois.

Le décès de Georges en 1945 lui fait tristement prendre conscience de son désamour, marital cette fois-ci. Elle le rejoindra en 1950.

Même si tout est arrivé un peu tard dans sa vie – l’amour maternel, l’amour marital, l’amour altruiste – son amour de l’amour l’aura finalement guidée vers Dieu. Jamais femme n’aura autant réconcilié les archétypes de la pute et de la vierge, autant incarné l’image de la pécheresse pénitente touchée par la grâce de Dieu.

Marie-Madeleine, lève-toi.

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