L’ENVERS DU DÉCOR – LIVRE 13

Mon fils de 9 ans m’a récemment interpellée sans le vouloir, en exprimant le fait que l’un de ses copains avait – je cite – une vie de rêve, et lui, non.

Mon fils étant furieusement intelligent émotionnellement, il a bien vite compris mes explications sur les vies de rêve qui n’existent pas, sur le monde des apparences et le monde de la réalité qui ne se rejoignent pas forcément et sur les efforts à fournir lorsque l’on veut changer un aspect déplaisant de sa vie. Le sujet a vite été évacué mais l’expression “vie de rêve” a évidemment trainé dans mon esprit, tellement consciente de ma propre dualité entre vie réelle et vie digitale.

Que dire de cette dualité ? L’écart est immense.

Ma galerie Instagram et mon site offrent l’image d’une parisienne à la vie de rêve, finalement. On peut facilement croire que je déjeune régulièrement au Lutetia, que je danse toutes les semaines chez Castel, que le champagne coule à flots et que ma vie est exempte de toute contrainte.

Est-ce ma réalité quotidienne ? Que nenni.

Le quotidien se partage entre deux petits enfants que j’élève seule, une ado au loin, une famille élargie compliquée, des dossiers extrêmement compliqués, une chasse permanente aux clients et un quotidien somme toute usant.

Élever des enfants seule est à la fois suprêmement éreintant et infiniment triste parfois. Et personne ne le dit.

Éreintant tout simplement parce que vous êtes le seul référent quotidien 24 heures sur 24, que la charge mentale est permanente et qu’il faut savoir moduler, selon le moment, rôle nourricier et rôle normatif.

Éreintant, tout simplement parce que vous voulez être présente sans être écrasante ; disponible face à leurs questionnements tout en encourageant leur libre-arbitre et la construction de leur personnalité – qui n’a d’ailleurs rien à voir avec la vôtre.

Suis-je parfois excédée par mes enfants ? Oui.

Ai-je parfois le sentiment d’être emprisonnée parce que je suis seule face à eux la majorité du temps ? Absolument.

Il n’y a rien de plus facile qu’un enfant, mais qu’à partir du moment où il y en a deux ou plus, vous êtes minoritaire : vous n’avez clairement pas la majorité numérique en face de deux (ou plus) enfants qui sont plus malins que vous et qui font bloc, et cela requiert donc toute votre énergie.

(Maintenant, imaginez que votre ex profite de vos qualités maternantes et vous laisse parfois son petit de 5 ans, et là vous n’êtes plus minoritaire, vous vous noyez. Mais avec le sourire, toujours. L’auberge espagnole version enfantine : c’est par ici).

Je fais, comme des millions de mères, au mieux avec les ressources disponibles, le plus important à mes yeux étant de ne pas créer de gouffres émotionnels qui pourriront leur vie émotionnelle d’adultes.

Triste aussi, car lorsque vous voudriez vivre et partager avec le papa le bonheur des progrès faits par votre progéniture, vous vous tournez vers vous-même et ce n’est certes plus un moment de partage instantané.

Alors vous mettez en place d’autres dynamiques, qui ne sont ni meilleures ni pires, juste différentes. Vous différez le partage de bonheur avec le papa, vos propres parents ou vos amis, en racontant a posteriori. Vous notez sur un carnet les mots d’esprit de votre progéniture, et ce n’est pas plus mal, parce que l’on oublie vite. Vous faites plus de photos pour les partager, et ce n’est pas plus mal non plus, car c’est une fabrique à souvenirs.

Au-delà de tous ces désagréments, il y a bien sûr mille moments de joie, et ils sont nombreux, Dieu soit loué. Et furieusement encouragés. Et aussi furieusement appréciés. C’est ainsi – je crois – que le cercle du bonheur s’agrandit, en regardant le côté positif des évènements.

Des leçons à tirer, il y en a presque mille à chaque instant. Mais mon Dieu que c’est douloureux, parfois. Il n’y a – je crois – aucun bonheur sans effort. Pour paraphraser Saint Augustin, la liberté ne s’acquiert que dans la contrainte. Je crois que la même règle s’applique au bonheur car seul l’effort nous porte vers la transcendance et le céleste, fussent-ils quotidiens.

Loin de moi l’idée de me plaindre – car je suis en réalité très heureuse de tout ce que je vis – mais loin de moi également l’idée de faire croire à une vie de rêve “instagrammable”.

Je ne souhaite leurrer personne, je l’ai déjà dit.

J’aime le beau, j’aime le bon et c’est cela que je veux partager, que ce soit avec mes proches ou avec vous. Car il y a du bon et du beau dans chaque moment. Ou presque.

Voici donc les photos que je prends le mardi soir, seul jour de la semaine où je joue ma carte “sortie de prison” car les enfants sont avec leur grand-mère ou leur papa. Et Dieu que c’est bon de pouvoir déambuler dans les rues de Paris, sans personne pour vous écraser les pieds, vous tenir toutes les mains que vous n’avez plus, de ne répondre à aucune question en stéréo, de voyager léger sans 408 Legos dans votre sac, et d’apprécier à votre rythme cette ville merveilleuse. Sans contrainte, cette fois-ci.