LE TEMPS QUI FILE

Si vous avez, vous aussi, le sentiment que le temps passe plus vite qu’il ne le faisait avant, c’est normal.

Plusieurs causes expliquent ce sentiment d’accélération du temps.

La première cause, déjà identifiée il y a de nombreuses années, tient à l’aspect routinier qui tinte toute vie d’adulte. Le cerveau enregistre plus fortement les évènements qui sont nouveaux : ceux-ci deviennent des marqueurs de mémoire et de fait, interviennent lors de l’enfance, de l’adolescence et de la très jeune vie adulte, qui sont rétrospectivement vues comme les périodes des premières fois – riches, intenses et fortes en émotions. En outre, ce sont des périodes où les obligations et les responsabilités sont encore légères – ou allégées par le seul fait de savoir que des adultes aimants sont là pour gérer les problèmes de plus grande importance.

À l’inverse, la vie adulte semble plus uniforme, puisque moins de premières fois, moins de marqueurs mnésiques viennent casser la routine. D’où le sentiment que les semaines se ressemblent toutes, et que la vie adulte n’est qu’une longue répétition des mêmes moments, des mêmes obligations et responsabilités que chacun est maintenant seul à gérer.

La routine accélère la perception du temps, c’est un fait. Couplée au fait que le cerveau vieillit, que nos capacités cognitives peuvent ralentir et que notre taux de dopamine baisse, le sentiment que le monde va plus vite, s’exacerbe.

Le monde actuel aggrave le phénomène. Là où notre nouveau monde n’aide guère à fabriquer de marqueurs mnésiques, c’est dans la surcharge permanente d’informations qu’il génère – à laquelle il est difficile d’échapper à cause d’une part de l’évolution de la cellule familiale, de l’ultra-capitalisme dans lequel nous baignons et d’autre part de la prééminence du monde digital dans nos vies.

L’évolution de la cellule familiale traditionnelle (au sein de laquelle les femmes travaillent) et l’éclatement de cette même cellule familiale traditionnelle (dû à la possibilité de divorce) fait peser sur les femmes principalement (mais aussi sur les hommes qui sont polyvalents) une charge mentale qui réunit les obligations professionnelles, domestiques et parentales.

Le cerveau étant submergé, il ancre moins de souvenirs profonds et donc marquants, puisqu’il faut en permanence passer à la tâche suivante, quand ce n’est pas constamment gérer de multiples tâches en même temps.

L’ultra-capitalisme dans lequel nous vivons est à la même aune puisqu’il nous oblige à vivre au rythme de la rentabilité : il faut donc que tout aille vite. Dans le domaine professionnel, un rapport est dû pour avant-hier alors qu’il a été demandé aujourd’hui, la réponse à un email doit être donnée dans un laps de temps raisonnable, c’est-à-dire dans les cinq minutes suivant sa réception. Les micro-urgences professionnelles mettent notre cerveau en état de stress chronique, ce qui a, comme la routine, pour néfaste conséquence d’accélérer notre perception du temps. Le corps et le mental sont en mode automatique, les jours sont vus comme des plages répétitives de gestion de micro-stress et notre capacité à percevoir l’environnement s’amoindrit puisque tout notre être est habité par l’urgence de traiter les sujets que nous estimons nécessaires et vitaux.

Le télétravail, qui peut avoir des avantages, a l’immense inconvénient de lisser en un même moment et en un même lieu des moments professionnels et des moments personnels – le tout dans une boucle infinie, routinière et pleine d’obligations.

De manière plus générale, l’ultra-capitalisme suscite en nous tous une impatience, que nous infligeons également en tant que consommateurs. On engloutit en une soirée l’entièreté de la saison d’une série, là où il fallait attendre une semaine pour visionner le prochain épisode à la télévision. Amazon nous livre en vingt-quatre heures presque n’importe quel objet alors qu’il fallait d’une part se déplacer en magasin et/ou accepter que l’objet désiré ne fût pas disponible (ou même existant) auparavant. Le saumon fumé et le foie gras et tous types de fruits se consomment aujourd’hui tout au long de l’année si on le souhaite, alors qu’ils étaient réservés aux tables de Noël et qu’ils étaient soumis à la saisonnalité il y a encore vingt ans. Nous sommes coupables, tous autant que nous sommes, car nous sommes des enfants gâtés et impatients.

Les milliers de micro-stimuli quotidiens – les alertes, les emails, les Teams, les sms, les WhatsApp (pour parler des plus classiques mais on peut y ajouter Signal, Telegram, Threema et j’en passe) s’ajoutent à ce que l’on consomme par “plaisir” : les vidéos courtes proposées sur les réseaux sociaux et les vidéos plus longues proposées par les plateformes de streaming (qui s’appellent des séries étirées sur 408 épisodes) – dont personne ne se souvient après visionnage et qui épuisent notre mental.

Je mets le mot “plaisir” entre guillemets, car il s’agit moins de plaisir que de fatigue mentale, d’ennui et d’échappatoire. Hélas, ces “plaisirs” inconsistants et oubliables participent un peu plus au lissage du temps.

La surconsommation matérielle et l’exposition récurrente aux réseaux sociaux et aux plateformes de streaming impactent également nos adolescents qui ont moins d’occasions que nous adultes, d’ancrer des marqueurs mnésiques puisque tout va vite, tout est superficiel et tout est surstimulant. Si vos enfants vous disent que leur vie est routinière, qu’ils sont fatigués et que le temps passe vite, ce n’est pas pour rien.

Tout est interchangeable, rien n’est marquant et c’est triste.

Que faire ?

Le but du jeu est de créer des marqueurs mnésiques pour casser la routine.

S’interroger sérieusement sur ses priorités personnelles et ne pas se laisser envahir par les urgences ou demandes d’autrui – que ce soit à la maison ou au travail.

Mettre en place des limites personnelles et les communiquer, que ce soit à la maison ou au travail, pour réduire les micro-stress qui éreintent l’esprit et le corps.

Ne faire qu’une seule tâche à la fois. Essayer de la faire en pleine conscience et non pas à la volée.

Désactiver les notifications de moindre importance – vous verrez qu’au final, il n’y a peut-être qu’une seule application dont les notifications soient importantes. Voire aucune.

S’accorder des temps morts, s’offrir l’ennui qui permet de reposer l’esprit.

Tenir un journal ou prendre des photos, ce qui oblige à se remémorer les moments marquants, les moments agréables, les moments drôles et ce qui permet de créer des marqueurs mnésiques pour le futur.

Sortir. Sortir. Sortir.

Redescendre dans son corps. Faire de l’exercice. S’écouter.

Faire une marche, faire un musée, faire un cinéma.

Ne pas attendre pour organiser ce diner avec ces amis qu’on n’a jamais le temps de voir.

Créer des occasions. Créer des moments. Créer de l’échange. Créer du bonheur.

Faire des choses différentes.

Faire les choses différemment. Faire un musée seul, faire un cinéma seul, faire un restaurant seul.

Faire les choses par envie, pas par obligation.

Savourer. Savourer. Savourer.

Savourer tout ce que cette chienne de vie peut nous offrir, que ce soit l’odeur des châtaignes grillées dans la rue, le pépiement des oiseaux, la beauté d’un ciel rose-feu.

Retrouver son âme d’enfant autant que possible.

Et surtout oublier son téléphone.

NDLR. Je sais que la séance-photo dont sont nées les photos que vous allez voir restera un marqueur mnésique personnel. Parce qu’elle impliquait du costume ancien bien relou à mettre, j’ai demandé à ma sœur de cœur Virginie de venir – je rappelle qu’elle est historienne du costume. Nous voici donc, à 8 heures du matin, à nous battre en ricanant avec des crochets qui ont plus d’un siècle et surtout, à nous créer de chouettes souvenirs. Disons que cela a un peu allégé notre semaine.

(Le moment fatal où tu ne respires plus parce que Virginie vient de fermer les 408 crochets de la taille de cette satanée jupe ancienne)

(On dort – il est 8 heures du matin, je le rappelle)

(On danse, on danse – après tout il est 9 heures du matin)

Robe en velours Emilia Wickstead avec une jupe en tulle ancienne – Escarpins Vuitton

Le 13 Mars 2026