EXPOSITION – SARGENT

L’exposition dédiée par le Musée d’Orsay jusqu’au 11 Janvier 2026 au peintre John Singer Sargent “Éblouir Paris” retrace les années décisives du peintre à Paris.

John Singer Sargent n’a rien de l’artiste maudit et sans le sou. Il naît à Florence en 1856 de parents américains expatriés en Europe. Son goût pour le dessin est encouragé par sa mère et Sargent devient un jeune homme lettré, cosmopolite, accompli en art, musique et littérature. Il parle couramment le français, l’italien et l’allemand.

À la suite de ses études à l’Académie de Florence, il arrive à Paris à l’aube de ses dix-huit ans pour parfaire son art à l’École des Beaux-Arts. Nous sommes en 1874. Sargent se perfectionne sous l’égide du portraitiste Carolus-Duran, dont il devient rapidement l’élève vedette. Sa maîtrise de la langue française et son talent évident lui permettent également de se lier d’amitié avec les grandes personnalités du monde artistique de l’époque, qu’il s’agisse de Rodin, Degas, Monet ou encore Whistle. S’il s’écarte du radicalisme des Impressionnistes, Sargent reste néanmoins admiratif du travail de Monet et séjourne à Giverny.

Claude Monet  – 1885

Pendant ses années parisiennes, Sargent forge son style dans une capitale cosmopolite en pleine ébullition artistique où les vieilles familles aristocratiques côtoient les nouvelles fortunes nées de la Révolution Industrielle. Chacun veut son portrait, signe de réussite sociale.

Après avoir quitté l’atelier de Carolus-Duran, Sargent visite l’Espagne où il étudie avec passion les tableaux de Velasquez. Il visite également l’Italie et l’Afrique du Nord et ses voyages apportent à son art des touches d’exotisme et de sensualité qui vont se déployer sur ses futures toiles.

Jeune Capriote sur un Toit – 1878

Étude de Paysanne Capriote – 1879

Fumée d’Ambre Gris – 1880

À son retour, Sargent reçoit rapidement plusieurs commandes de portraits. Il peint en effet peu la vie parisienne, qui ne l’intéresse guère.

Dans le Jardin du Luxembourg – 1879

Il exerce plutôt son talent dans le domaine du portrait, où il s’impose comme l’artiste le plus talentueux de son temps. Son habileté technique, le chatoiement de ses couleurs et l’assurance provocante de ses compositions troublent le public et séduisent les critiques, car il expose régulièrement au Salon de Paris.

Sa carrière est lancée. Ses prix sont élevés, c’est lui qui impose les tenues portées par ses modèles (même si celles-ci, de la haute-société, veulent s’exposer dans leurs plus beaux atours de chez Worth mais se retrouvent parfois affublées de vieux chiffons) et il se permet même de refuser certains clients qu’il juge pénibles.

Et en parlant d’assurance provocante, il faut bien parler du portrait de Madame X.

Réalisée en 1884, la toile propose un portrait de Virginie Gautreau, la jeune et belle épouse américaine du banquier parisien Pierre Gautreau, par ailleurs grande figure de la bonne société parisienne de l’époque. Le modèle pose dans une robe faite d’une jupe de satin noir et d’un bustier de velours en forme de coeur au décolleté particulièrement plongeant, retenue par deux bretelles bijoutées, et le contraste créé avec la pâleur de sa peau est saisissant (il faut dire que Virginie Gautreau est réputée pour son teint pâle qu’elle accentue grâce à une poudre de lavande).

Portrait de Madame X – Version actuelle

Un autre élément est saisissant : la bretelle droite de la robe n’est pas sur l’épaule, mais tombée sur le bras.

Étude antérieure à la peinture

Comparaison entre l’état préalable de la toile et l’état actuel

Lorsque le tableau est présenté au Salon de Paris de 1884, c’est un tollé : le portrait fait scandale pour plusieurs raisons. Les critiques crient à une stratégie vulgaire de la part de deux étrangers – le modèle et son peintre – pour se faire passer pour plus Parisiens que les Parisiens eux-mêmes. La qualité du travail de Sargent est remise en cause en tant que telle : il faut dire que le portrait est aux antipodes des portraits de l’époque, tant il est stylisé et épuré. Il est enfin unanimement condamné pour la sensualité subtile mais néanmoins subversive qu’il dégage. Les critiques visent la moralité du modèle et témoignent des enjeux mondains et sociaux de l’art du portrait de l’époque.

La mère de Virginie Gautreau estime que sa fille est déshonorée et sous la pression maternelle, Virginie Gautreau demande au peintre de débaptiser la toile en effaçant son nom, pour un “Madame X” finalement des plus provocateurs. Pour autant, Virginie Gautreau sait garder la tête haute : deux semaines après l’ouverture du Salon de Paris, elle assiste à une représentation de théâtre vêtue de la scandaleuse robe noire et demande en 1891 un portrait similaire au peintre Gustave Courtois.

Portrait de Madame Gautreau – Gustave Courtois – 1891

Sargent se voit obligé de remettre la bretelle bijoutée à sa place pour calmer les esprits – et gardera la toile très longtemps, avant de la vendre au Metropolitan Museum of Art de New York en 1916.

Portrait de Madame X – 1884

Hélas, le mal est fait. Les commandes se raréfient et Sargent envisage même d’abandonner la peinture. Il n’en fera heureusement rien – il s’installera à Londres pour fuir le scandale – et considérera, avec le recul, ce portrait comme “la meilleure chose qu’il ait jamais faite”.

Vivant entre Londres et New York, Sargent deviendra le portraitiste attitré de l’aristocratie européenne et des nouvelles fortunes américaines et sera, avec Whistler, l’artiste américain le plus célèbre de son temps.

À son décès, Sargent est pourtant considéré comme une relique du Gilded Age et sa redécouverte ne se fait que dans les années 1950. Le couturier Jean-Louis s’inspire du portrait de Madame X pour créer en 1946 le fourreau de Rita Hayworth dans “Gilda” – satin noir contre peau très blanche – et le même portrait est aujourd’hui considéré comme la Joconde du Metropolitan Museum of Art de New York.

Portrait de Madame Subercaseaux – 1881

Portrait de Madame O’Connor – 1882

Les Enfants Pailleron – 1880 – Il aura fallu plus de quatre-vingt séances de pose pour achever cette toile. Cette vision sérieuse de l’enfance tranche avec les conventions sentimentales en vogue à l’époque

Portrait de Madame Pailleron – 1879

Portrait de Madame Sherborne Ridley – 1877

Portrait du Docteur Pozzi – 1881 – En robe de chambre écarlate, le docteur Pozzi – gynécologue de son état – offre une allure volontairement intime. L’accent est mis sur ses mains, longues et fines, marqueurs de son habilité chirurgicale… et de sa sensualité. La toile a, elle aussi, fait scandale

Portrait de Madame Henry White – 1883

Portrait de Madame Moore – 1884

Portrait de la princesse de Scey-Montbéliard – 1889

La Carmencita – 1890 – Lors de l’Exposition Universelle de 1889, Sargent tombe sous le charme de la danseuse de flamenco espagnole Carmen Dauset Moreno. Il la peint, sans commande, à une échelle généralement réservée à la royauté. La toile ci-dessus est acquise par l’État français alors que Sargent n’a que trente-six ans et cette acquisition marque l’acceptation et la reconnaissance définitive du peintre par les cercles parisiens

Exposition – Sargent, Éblouir Paris

Le 2 Janvier 2026