LE PRIVILÈGE DE L’ÂGE

Cela fait bientôt dix ans que je traine sur les Internets. D’un point de vue purement clinique, j’ai pu documenter mon évolution physique, mentale et émotionnelle – et c’est, ma foi, toujours intéressant.

Ce qui avait commencé comme une gentille blague pour prouver à mon ado chérie, dans un monde digital totalement bouleversé par l’avènement des réseaux sociaux, que n’importe quel type de beauté féminine pouvait rencontrer une audience sur les Internets, est depuis devenu ma soupape de légèreté dans une vie d’avocate parfois un peu aride.

Aussi, je ne m’en cache pas, ce site Internet est potentiellement devenu au fil des années une forme de testament digital que je laisserai à mes enfants – s’ils veulent bien continuer à payer l’abonnement annuel WordPress.

Bref, je divague. Je suis aujourd’hui une femme, je suis une femme de 50 ans, je suis une femme de 50 ans qui vit dans une société agiste qui met encore massivement en avant des femmes jeunes et qui invisibilise les femmes dites matures.

L’agisme touche principalement la population féminine, puisque les standards socio-culturels en vigueur depuis, disons, quelques temps déjà, réduisent souvent la femme à son corps et que ledit corps doit souvent être jeune – les deux aiguillons étant depuis, disons, quelques temps déjà, d’une part la maternité, d’autre part la désirabilité sexuelle.

Si l’on reprend nos chers dictionnaires, le Larousse définit la vieillesse comme le fait de “passer de la force de l’âge, de la maturité, à la période décroissante qui suit” – sachant que je ne sais pas exactement à quel âge le Larousse estime que l’on décroit.

Je retiens : “force de l’âge”, “maturité”. Je me rends compte qu’hommes et femmes ne placent pas forcément cette force de l’âge et cette maturité au même moment de leurs vies. Ils ne la placent pas forcément sur les mêmes terrains non plus.

Même si la “force de l’âge” physique se situe aux alentours de 35 ans pour les femmes, celles-ci se sentent, selon de nombreux sondages, plus épanouies et plus heureuses vers 50 ans.

Le monde des apparences a beau gouverner nos sociétés occidentales en mettant un fort accent sur le physique, il n’en demeure pas moins que chaque être humain a été doté de trois moteurs : le corps certes, mais également le cerveau et le cœur.

Le résultat des sondages plaçant l’âge de l’épanouissement des femmes à 50 ans a donc du sens : le mental et l’émotionnel sont plus forts et plus sereins l’âge venant – et une femme qui sait qui elle est, quelles sont ses désirs dans la vie et qui est lucide sur ses qualités et ses défauts sait bien qu’il faut accumuler de l’expérience de vie pour en arriver là.

Avec l’expérience, viennent évidemment les rides – qui devraient être glorifiées plutôt que d’être conspuées – mais c’est là où le débat se complique. Beaucoup de femmes dites matures vivent plus ou moins bien un phénomène qui les invisibilise aux yeux de la population masculine en particulier et aux yeux de la société en général.

Plusieurs éléments expliquent cette invisibilisation.

Le fait est que nous vivons dans des sociétés occidentales post-capitalistes, où l’humanité, dans un même élan, se doit d’être performative mais où elle est elle-même devenue un produit.

L’idée de performativité renvoie inévitablement à la sexualité et à la maternité – et est vieille comme le monde, nous en avons discuté ici et .

La présentation de l’humain comme un produit est également vieille comme le monde, mais sa réalisation a été accélérée dans un monde devenu digitalisé. Avant, on envoyait un portrait peint de la prétendante au potentiel fiancé qui vivait au loin. Aujourd’hui, les applications de rencontres ne sont que des marchés en temps réel de l’offre et de la demande qui ne disent pas leur nom. Chacun se présentera en produit sexuel ou sentimental, en essayant de proposer les meilleures qualités réelles ou supposées pour un coût (émotionnel, cérébral et peut-être monétaire, qui sait) moindre.

Hors des applications de rencontre, ce qui s’applique au corps s’applique souvent à l’esprit : sur le marché de l’amour, la jeune femme impressionnable, plus admirative et plus malléable qu’une femme mature représentera souvent l’archétype recherché par la gent masculine car la balance coût/bénéfice (qu’elle soit émotionnelle, cérébrale et peut-être monétaire, qui sait) pourra être prise en compte par l’homme.

En outre, la socialisation de beaucoup de femmes se fait depuis leur plus tendre âge par leur valeur corporelle, telle que reconnue par l’Autre. Une petite fille doit être jolie, une adolescente doit être féminine et une femme doit être séduisante. Le corps de la petite fille est assez rapidement sexualisé et il en ira de même à chaque étape de sa vie – jusqu’à la chute finale que suppose l’âge mur, qui l’invisibilisera.

La femme, estimait Simone de Beauvoir, n’est socialement que son corps.

Et de fait, il faut bien reconnaître que le mal-être des femmes dites matures qui se sentent invisibilisées passe par le regard de l’Autre. Invisibles à l’Autre, elles deviennent peu à peu invisibles à elles-mêmes.

Il n’est certes pas question de ne pas exister du tout dans le regard de l’Autre, mais faut-il encore et surtout se suffire dans son propre regard.

La justesse commande aujourd’hui de faire la part entre des normes sociales que l’on comprend de mieux en mieux et les valeurs réelles de vie, de comprendre et de s’abstraire de la pression sociale permanente qui ne met l’accent que sur le physique féminin.

Une jeune femme qui aura conscience du peu de fondement des normes sociétales qui s’autorisent à ne la voir qu’à travers son corps, qui aura décidé d’évoluer de façon à d’atteindre une plénitude physique certes, mais également intellectuelle et émotionnelle sera probablement moins sensible à la prétendue invisibilisation que lui infligera la société lorsqu’elle sera mature – et ne la vivra en réalité même pas. En pavant un chemin de vie fait de réflexion et de distanciation, la femme atteindra – à chacun de ses âges – la plus grande plénitude possible.

La justesse commande de rendre honneur aux deux autres centres de vie dont nous disposons, à savoir le cerveau et le cœur, dont la plénitude ne s’acquiert qu’à travers l’expérience.

Je pressens que cet article est le premier d’une série sur le sujet.

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Le 29 Novembre 2024