MUSÉE DU NOUVEAU MONDE – LA ROCHELLE

Afin de valablement évoquer le musée du Nouveau Monde de La Rochelle, il convient de revenir sur l’histoire étonnante, tourmentée et mouvementée de cette ville.

Port libre d’une puissance économique sans égale, La Rochelle est selon les époques française ou anglaise et réunit en son sein Templiers, catholiques et protestants.

La cité qui s’abrite derrière ses fortifications (il y aura au moins trois jeux d’enceintes, qui s’agrandiront à chaque fois avec l’expansion de la ville) est entièrement dédiée à un commerce maritime florissant, puisque son port qui s’ouvre directement sur la mer, contrairement à Bordeaux et Nantes, est néanmoins protégé de la haute mer par le pertuis d’Antioche.

Les Templiers s’y installent en force (il reste très peu de traces de leur présence, mais les actuelles rue du Temple, rue des Templiers et cour du Temple témoignent de leur grande activité en plein centre-ville historique) mais seront anéantis par la dissolution de leur ordre pour hérésie en 1312, comme partout en France.

La Rochelle, qui est reconnue comme place de sûreté protestante dès la signature de l’Édit de Nantes en 1598, devient un haut-lieu de la religion réformée, en sus d’être une place économique par trop indépendante.

Le Temple. Les édifices religieux sont souvent partagés entre catholiques et protestants, au cours des siècles. Egalement, certains lieux catholiques deviennent protestants et vice versa

Les Rochelais tirent d’immenses fortunes de ce commerce maritime, comme en témoignent les hôtels particuliers qui jalonnent les rues.

La ville se transforme en État dans l’État, ce que ne peuvent tolérer Louis XIII et son ministre Richelieu.

Celui-ci organise un siège de la ville par voie de terre (des fortifications sont construites afin d’empêcher quiconque de sortir) et par voie de mer (une digue est créée en faisant exploser des navires chargés de pierres et hérissés de poutres afin d’empêcher quiconque de sortir ou d’entrer du port). Le siège dure un an et La Rochelle, que les Anglais n’ont pas réussi à libérer malgré plusieurs tentatives, se rend, affamée et exsangue : sur les 28.000 habitants, seuls 5.400 auront survécu. La capitulation soumet la ville au pouvoir royal qui dépouille les protestants de leurs droits politiques, militaires et territoriaux. L’autorité royale s’installe en ville.

De nouvelles fortifications sont construites par le pouvoir royal (la Porte Royale et la Porte Dauphine en sont les meilleurs exemples, avec, au fronton, la sculpture du Roi-Soleil ou celle de la Couronne) et les protestants, déjà soumis à l’oppression croissante des pouvoirs catholiques qui voudraient les voir convertis, sont confrontés à la révocation de l’Édit de Nantes en 1685.

Une seule solution, fuir.

Comme les protestants de La Rochelle ont depuis de nombreuses décennies assis leurs fortunes sur le commerce maritime, la principale voie de fuite est évidemment la mer. La Rochelle pratiquait déjà depuis longtemps le commerce en ligne droite (l’Acadie et les Caraïbes) mais se met rapidement au commerce triangulaire (en passant par les côtes africaines), au point de devenir le troisième port négrier de France. L’esclave noir devient une marchandise au même titre que le sel, le sucre et les fourrures.

Vue du port de La Rochelle, Claude Joseph Vernet, 1763

Et j’en viens au musée du Nouveau Monde, qui retrace les liens de La Rochelle avec ce nouveau monde découvert par le malouin Jacques Cartier mais également par celui que l’histoire veut Rochelais, Samuel de Champlain (il est en réalité né à Brouage, à 30 kilomètres de la ville).

La remontée du fleuve Saint-Laurent en 1603 par Champlain (que l’histoire veut protestant mais qui mourra catholique à Québec) aboutira en quelques décennies à l’établissement de la Nouvelle-France et de Québec. De nombreuses Filles du Roy (des jeunes filles pauvres mais de bonne éducation) partent du port de la Rochelle pour peupler la Nouvelle-France, en s’y mariant et en y fondant une famille et de nombreux jésuites sont envoyés pour évangéliser les populations natives. Certains de ces jésuites y meurent en martyrs, aux mains des populations iroquoises ou huronnes. Le commerce de fourrures avec l’Acadie et la Nouvelle-France ne cesse de croître.

En ce qui concerne les Caraïbes, le commerce n’y est pas moins important, mais d’une autre nature : les plantations sucrières font la fortune des armateurs rochelais, tel que Aimé-Benjamin Fleuriau, dont l’hôtel particulier accueille aujourd’hui le musée du Nouveau Monde. Afin de prendre acte de son passé de troisième port négrier de France, la ville a installé une statue d’Aimé Césaire, l’anticolonialiste inventeur de la négritude, dans la cour d’honneur du bâtiment.

La cour de l’hôtel Fleuriau avec la statue d’Aimé Césaire

Le bâtiment, qui est superbe, évoque les différents aspects des liens entretenus au cours des siècles par La Rochelle avec les Amériques. La conclusion n’est évidemment guère confortable puisque le visiteur comprend que la richesse et la beauté de la ville se sont construites sur l’esclavagisme (Caraïbes), l’évangélisation forcée (Canada), l’anéantissement des populations natives (qui ne se résumaient pas à quelques tribus perdues dans les forêts – Canada), le racisme (partout), en bref la colonisation.

La Bamboula, Louis Gamain, 1836

Coiffe de guerre Blackfoot

Jacques Cartier avec trois bâtiments remontant le Saint-Laurent, d’après Théodore Gudin, 1802

Martyre du Père de Brébeuf et du Père Lalemant, Edouard-Antoine Marsal. Les Pères jésuites Brébeuf et Lalemant partent au Canada en 1625 afin de convertir les Améridiens, ils meurent aux mains des Hurons dans d’atroces souffrances en 1649

Pocahontas sauvant John Smith. Il y a le « méchant sauvage » et le « bon sauvage ». Pocahontas symbolise rapidement la « bonne sauvage » (elle est une femme, cela a dû aider, aux yeux des Européens. En outre, elle accompagnera John Smith en Angleterre et vivra à Londres, mais contrairement à la légende instituée par les studios Disney, aucune histoire d’amour n’est née entre eux (elle avait 12 ans approximativement) et même la geste du sauvetage est sujette à caution

Allégorie de l’Amérique, Ecole française XIX° siècle

L’Amérique apportant sa richesse à l’Europe, Jean-Andrés Biset. Ce tableau, dans sa composition et son titre, résume la quintessence de la colonisation, à mes yeux

Vues du Brésil sur papier peint panoramique, Jean-Julien Delthil, 1829. Le papier peint panoramique connaît un large succès dans les intérieurs bourgeois des années 1805 à 1860, en introduisant un exotisme très policé dans les salons occidentaux

Allégorie des quatre continents (il en manque, la toile ne semble par finie si l’on croit le teint du personnage féminin), Ecole autrichienne, Deuxième moitié du XVIII° siècle. On remarquera comme l’Europe, incarnée par une femme, est admirée par les autres continents, dans une vision absolument ethno-centrée de l’époque

Vous l’aurez compris, la visite du musée du Nouveau Monde n’est pas toujours confortable mais elle est édifiante.

Le musée aurait peut-être gagné à être franchement baptisé “musée de la colonisation” mais je comprends parfaitement qu’il faille attirer les visiteurs avec un nom moins clivant. Il s’agit du premier musée à aborder l’esclavagisme et la traite négrière, et je trouve l’initiative bien courageuse dans une ville comme La Rochelle, dont vous connaissez à présent l’histoire.

Musée du Nouveau Monde

Le 17 Mai 2024