Je réalise peu à peu que je rends compte ici d’un monde qui n’existera peut-être plus dans quelques décennies. La Rochelle sera peut-être envahie par les eaux alors que Brouage encerclée par les terres retrouvera son destin de port maritime.
De la même manière, les bouquinistes parisiens, ces merveilleux libraires à ciel ouvert qui sont inscrits au patrimoine culturel immatériel français depuis 2019, sont menacés de disparaître temporairement, voire définitivement pour certains.
La mairie de Paris a en effet jugé indispensable, pour des raisons de sécurité pendant les Jeux Olympiques de 2024, de déplacer les fameuses “boites” des bouquinistes qui donnent tant de charme et de vie aux quais parisiens. Outre le fait que les boites sont difficilement amovibles, la cessation d’activité temporaire risque d’anéantir financièrement bon nombre de bouquinistes. Le déplacement serait certes fait sans frais, mais également sans indemnisation pour les bouquinistes.





Ce n’est pas la première fois que la profession est menacée.
Leurs ancêtres du XVIème siècle, les colporteurs (qui vendent leurs livres dans un panier porté en bandoulière) et les “estaleurs” (qui vendent leurs livres présentés sur des tréteaux ou à même le sol sur une toile) qui exercent leur métier sur les quelques quais maçonnés de Paris, voient en 1649 leur activité menacée par l’intervention des libraires qui y voient une forme de concurrence. La profession perdure pourtant et s’étend même au fur et à mesure du maçonnage des quais parisiens.
Le préfet Haussmann veut leur faire quitter les quais de la Seine en 1866 mais grâce à l’intervention du bibliophile Paul Lacroix auprès de l’empereur Napoléon III, les bouquinistes sont finalement autorisés à rester. Mieux, un arrêté de 1891 les autorise à laisser leurs marchandises la nuit sur le lieu de vente qui leur est concédé.





La forme et les dimensions des boites sont officialisées en 1891 et doivent toutes êtres de la même couleur, c’est-à-dire “vert wagon”, à l’image du premier métropolitain, des colonnes Morris et des fontaines Wallace qui agrémentent la capitale.
Aujourd’hui, quelques 200 bouquinistes gèrent 900 boites sur trois kilomètres où sont exposés quelques 300.000 livres anciens et d’occasion, du Pont Marie au Pont des Arts sur la rive droite et du Pont Sully au Pont Royal sur la rive gauche.
Chaque bouquiniste, qui se voit accorder une concession par la mairie de Paris, peut occuper 8 mètres de parapet, soit quatre boites. Une seule boite sur quatre peut être dédiée à la vente d’objets et de bibelots – les trois boites restantes devant être dédiées à la vente de livres anciens et d’occasion.
Les bouquinistes n’ont plus de droit de concession à verser à la ville de Paris, mais avec des revenus mensuels qui oscillent entre 600 et 1.300 euros, on comprend bien que la profession est surtout affaire de passion. Certains bouquinistes sont de vrais experts et souvent des personnalités hautes en couleurs.








Charles Nodier, qui s’inquiétait déjà en 1840 de la disparition de la profession, estimait que c’est parfois la conversation du bouquiniste “qui est beaucoup plus curieuse que ses bouquins”.
Je confirme. Et c’est bien pour cela que la profession doit être préservée.
Le 1er Septembre 2023
