Puisque je suis dans le Piémont, parlons de “La Contessa” de Benedetta Craveri, qui retrace le destin foudroyant de la comtesse Virginia de Castiglione. En se fondant sur de nombreux documents inédits, Benedetta Craveri dresse un portrait plus subtil que celui dessiné par les biographies précédemment publiées sur l’extravagante comtesse, qui s’arrêtaient bien souvent à sa seule vie galante.
Née Virginia Oldoïni en 1837 à Florence mais piémontaise par alliance, celle qui fut l’enfant unique, choyée et sûre de sa beauté d’un couple de petits nobles florentins, deviendra successivement la maîtresse de Victor-Emmanuel II, la maîtresse de Napoléon III puis une pionnière de la photographie.
La jeune fille, célébrée pour sa beauté par une ville dont l’esprit est libre, est mariée à 16 ans au comte de Castiglione et s’installe dans la rigide Turin. Même si le mariage est un mariage d’amour, Virginia déchante vite face aux réalités de la vie conjugale. Libre comme sa ville de naissance, elle jette vite aux orties ses obligations maritales et prend des amants.
Elle est rapidement mandaté par Cavour, son cousin et accessoirement le ministre du roi de Piémont-Sardaigne Victor-Emmanuel II, afin de convaincre l’empereur des Français Napoléon III de prendre fait et cause dans la création d’une Italie unifiée et indépendante.
La péninsule italienne est morcelée en plusieurs territoires : les duchés de Toscane, Parme et Modène, les états pontificaux, le royaume des Deux-Siciles, le royaume de Piémont-Sardaigne et la Lombardie et la Vénétie qui sont toutes deux contrôlées par l’Autriche. Malgré ce morcellement, un sentiment national italien (le “risorgimento”) se développe en opposition à l’occupation autrichienne.
Victor-Emmanuel II et son président du Conseil, Camillo Cavour incarnent pleinement cette volonté d’unification nationale mais cherchent des alliances européennes. Napoléon III leur prête une oreille favorable, car il y voit le moyen de replacer la France dans le grand jeu diplomatique des puissances européennes. L’entourage impérial est pourtant hostile à une quelconque implication française dans l’unification italienne, craignant un conflit avec les états pontificaux, qui restent la pierre angulaire d’un Second Empire très catholique.
Instrumentalisée par Cavour et Victor-Emmanuel II, Virginia s’installe en 1855 à Paris – ça ne s’invente pas – rue de Castiglione (qui porte ce nom depuis 1801). Avant de partir vers la France, elle est devenue la maîtresse de Victor-Emmanuel II.
Elle a 18 ans, Napoléon III en a 47. L’adultère est vite consommé, et le sera publiquement pendant presque deux ans. Virginia est peut-être recherchée mais elle n’est guère aimée. L’excentricité de la jeune femme tranche avec l’esprit de cour bourgeois que l’impératrice Eugénie a imposé aux Tuileries et à Compiègne. En outre, ses contemporains, même s’ils louent son exquise beauté, se désolent de son manque de charme et de bonté.
L’Empereur des Français se lasse bientôt de cette maîtresse narcissique, impérieuse et indiscrète.
Virginia s’exile à Turin en 1857, pour deux longues années de solitude et de mise au rebut de la bonne société piémontaise. Sa réputation légère et ses perpétuels conflits avec son mari l’ont précédée.
Cela ne l’empêchera pas de se présenter comme la cheville ouvrière du rapprochement franco-italien.
Le traité de Plombières de 1858, qui ne nous est connu que grâce aux archives de Cavour, scelle l’alliance entre Napoléon III et Cavour. Il prévoit l’assistance militaire de la France au royaume de Sardaigne en cas de conflit opposant ce dernier à l’empire d’Autriche, en contrepartie de la cession du duché de Savoie et du comté de Nice à la France.
En 1859, l’Autriche entre en guerre contre le royaume de Sardaigne et, conformément au traité, la France intervient aux côtés du royaume de Sardaigne. Napoléon III, qui fait face à une opinion publique de plus en plus hostile à la guerre, négocie l’armistice avec l’Autriche à Villafranca. La Lombardie, les duchés de Parme, Modène et Toscane sont annexés au royaume de Sardaigne. Le royaume d’Italie est proclamé en 1861 et le duché de Savoie et le comté de Nice sont rattachés à la France, en contrepartie de l’aide française.
Les noms de Victor-Emmanuel II et de Cavour resteront à jamais associés à la victoire de l’unification italienne – celui de la Castiglione, beaucoup moins. Le caractère clandestin et horizontal de sa mission et son appartenance au sexe féminin expliquent probablement ce manque de reconnaissance, mais il est certain qu’elle aura servi de messagère efficace et intelligente entre dirigeants français et italiens.
Même si elle n’est plus la bienvenue en France, Virginia revient pourtant à Paris en 1861.
Toujours endettée, courant après l’argent, elle tente de rentrer dans les faveurs de Napoléon III moins pour le prestige d’une position de maîtresse impériale que pour les avantages financiers qu’une telle liaison lui apporterait. Mais ses tentatives se soldent par un échec. La fête impériale est finie pour Virginia.
Voyageant sans cesse entre la France et l’Italie, elle se rabat sur Victor-Emmanuel III, qui lui versera une pension jusqu’à la fin de ses jours.
En 1870, elle est à nouveau instrumentalisée par le pouvoir politique – français cette fois-ci. Adolphe Thiers, qui a été nommé représentant de défense nationale suite à la défaite de Sedan et à la fin du Second Empire, fait appel à Virginia afin d’assouplir les conditions du siège parisien auprès de Bismarck. Il faut dire que la comtesse n’a eu de cesse – à la fois par pur intérêt personnel que par passion du jeu diplomatique – de cultiver ses contacts depuis le triomphe parisien de sa jeunesse. Le nombre de lettres, dépêches et télégrammes qu’elle envoie un peu partout en Europe entre septembre et octobre 1870 est confondant. On ne saura jamais vraiment dans quelle mesure son implication aura épargné Paris, mais une chose est certaine, elle anticipe d’instinct la rebellion de la capitale française que va constituer la Commune.
En parallèle de sa carrière de courtisane diplomatique, Virginia découvre la photographie, lorsqu’elle rencontre Pierre-Louis Pierson, photographe-portraitiste, en 1856. Leur collaboration, qui va s’intensifier dès son retour d’exil en 1861, va durer, avec intermittence, une quarantaine d’années.
Elle est modèle et, même si le terme n’existe pas encore, directrice artistique. Elle décide des poses, des costumes, des accessoires et des retouches. Virginia recherche la théâtralité là où la société recherche la bienséante postérité. Ses tenues et ses poses, bien éloignées des normes du portrait, feront souvent scandale. A travers l’objectif, Virginia découvre l’invention de soi et préfigure sans le savoir la culture du selfie.
Elle sera immortalisée sur plus de 400 clichés – chiffre ahurissant pour l’époque – qui représentent la plus longue collaboration de l’histoire du portrait.
Vieillissante, Virginia se terre dans son appartement parisien tout de noir tendu, mais le monde – ce qu’il en reste du moins, car les fâcheries et les décès ont été nombreux au cours des années – vient à elle.
Sa légendaire beauté n’est plus mais elle décide, après vingt-cinq ans, de retrouver le chemin de l’atelier de photographie de Pierson. On ne sait si elle s’illusionne sur sa beauté ou si au contraire, dans un accès de morbidité, elle se complait dans sa déchéance physique et sociale.
Virginia décède en 1899, à l’aube d’un XXème siècle aussi turbulent qu’elle, dans le dénuement et l’anonymat d’un monde qui n’est plus le sien.
Son image aura probablement été l’œuvre de sa vie, alors que son intelligence la destinait pourtant, en d’autres temps, à un avenir bien plus riche. Elle se rêvait diplomate, son époque l’aura ravalée au rang de « plus belle femme du siècle ». Il faut dire qu’elle se sera complue dans sa beauté, les artifices et le superficiel.
Les mises en scènes et nombreuses retouches photographiques disent certes beaucoup d’une démarche artistique affirmée mais disent plus encore du narcissisme profond qui agitait la belle comtesse.
Elle n’aura cultivé aucune des qualités qui nourrissent le magnétisme intérieur – le cœur, l’empathie et la bonté. Manipulatrice, narcissique, perverse, elle aura infligé de grandes douleurs à de nombreux amants, à son mari et à son fils unique. Peut-être trop choyée enfant, d’une santé physique et mentale chancelante, dépressive, souvent sujette à des délires de persécution, Virginia n’aura finalement jamais été amoureuse que d’elle-même.
Ses nombreuses photos sont à d’ailleurs à son image : le regard est dur, la bouche est pincée.
Celle qui voulait être enterrée dans la chemise qu’elle portait lors de sa dernière nuit d’amour avec Napoléon III ne verra jamais son vœu exaucé. Sa vanité à s’accrocher à une nuit d’amour vieille de 40 ans lui aura toujours fait croire qu’il s’agissait là de son plus haut fait d’armes.
A l’annonce de sa mort, l’ambassadeur italien à Paris enverra immédiatement un émissaire mettre sous scellés tous les documents se trouvant dans l’appartement de la comtesse.
Figure d’un Second Empire oublié, son enterrement se fera sans grande pompe.
Elle aura inspiré, dans sa démarche artistique innovante et sa recherche de mise en scène, de nombreux photographes-portraitistes passés et contemporains.
Elle aura également inspiré Emile Zola pour le personnage de la courtisane italienne Clorinde Balbi dans « Son Excellence Eugène Rougon », qui est aussi belle, manipulatrice et impudente que son modèle – et qui se pique de diplomatie.
Elle aura enfin inspiré Robert de Montesquiou qui publiera, au terme d’une longue enquête, « La Divine Comtesse » qui posera le socle d’une légende toujours vivante – et presque toujours déformée.
C’est bien là le tour de force de “La Contessa” de Benedetta Craveri : s’écarter de la sempiternelle légende, reprendre les faits, fouiller les archives nationales françaises et italiennes et y découvrir de nouvelles sources qui jettent une lumière nouvelle sur cette comtesse qui s’adonnait tant au mystère.
Le second tour de force de Benedetta Craveri est de rendre passionnante la lecture de la biographie d’un personnage si peu aimable.







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Et comme je navigue moi aussi entre l’Italie et la France, voici la même robe à Menton.










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Le 25 Août 2023
