CONFIANCE EN SOI

Au détour d’un article, je suis tombée sur le Dove Self-Esteem Project.

Il s’agit d’une étude qui expose l’impact de la prise régulière de selfies par les adolescentes sur leur confiance en soi.

Pour résumer, beaucoup d’adolescentes voient leur confiance en elles se dégrader à mesure qu’elles prennent des selfies : beaucoup s’estiment plus belles en photo qu’en réalité et chacune a implicitement fixé le nombre de likes en deçà duquel elles suppriment purement et simplement la photo publiée.

En somme, c’est un peu comme si elles s’inventaient une vie de rêve online, où sur chaque photo, tout est parfait, léché et doit presque obligatoirement vendre du rêve.

Là où cela devient intéressant d’un point de vue personnel, c’est que j’ai une ado à la maison (qui fait des selfies – ai-je besoin de le mentionner, mais pas du tout de manière soutenue) et que, entre trois enfants, cinquante dossiers et une maison à gérer, je fais des shootings photos pour ce blog de mode, qui se veut lui aussi parfait, léché et qui se doit – presque obligatoirement – de vendre du rêve. Lui aussi.

Mon ado chérie, en découvrant le blog, a trouvé toutes les photos publiées magnifiques. Moi, magnifique, les lieux, magnifiques, les tenues, magnifiques, même ce à quoi je n’avais pas encore pensé était déjà magnifique (moi aussi, je t’aime inconditionnellement, mon Amour).

Ce qu’elle ne voyait pas, l’ado chérie, c’est que pour garder 10 photos, on en a jeté 390 avant.

Ce qu’elle ne voyait pas, l’ado chérie, c’est que sur les 390 qu’on a supprimées, je fais la grimace, j’ai l’air d’avoir 150 ans, je plisse le front, j’ai l’air ahuri, j’ai les yeux fermés, je tire la langue, je fais la roue (euh, ça, non, en fait), ENFIN BREF, le problème sur la photo, c’est souvent moi, pas l’environnement…

Ce qu’elle ne voyait pas, l’ado chérie, c’est qu’une photo, c’est souvent un instant volé où la magie de la lumière naturelle ou artificielle opère sur le maquillage, sur les formes ou sur les tissus. Et la magie, c’est quelque chose de rare, qui ne peut pas arriver sur 400 photos.

Elle ne le voyait pas, car comme tous les visiteurs de ce blog, elle ne voyait que le résultat, qui – et c’est là où c’est vicieux – vend un peu de rêve (enfin, j’espère !?)

Alors je l’ai emmenée un samedi sur un shooting.

Elle a compris que l’assistant qui tient le flash doit se démonter l’épaule pendant de looooooongues minutes, pour donner la meilleure lumière (sinon a) tu as le teint d’une morte-vivante, ou bien b) tu fermes les yeux parce que tu as le flash dans les yeux, ou bien c) tu es dans le noir, donc pas vraiment sur la photo, et c’est embêtant dans les cas a), b) et c)).

Parce que je lui ai demandé de tenir le flash, ce qu’elle a fait avec bonne humeur – et une épaule démontée, donc.

 

 

 

Elle a compris qu’il fallait prendre quinze fois de suite la même pose ou faire les trente mêmes pas, pour avoir ne serait-ce qu’une bonne photo.

Elle a compris, que loin de la vie de rêve prétendue, tu n’es même pas capable de te baisser pour mettre tes sandales dans la rue, debout, parce que ta robe est trop étroite. Et que ton assistante doit le faire pour toi, pauvre demeurée de la vie réelle que tu es (demeurée mais souriante).

 

 

Elle a compris que tu ne rentres plus dans la robe que – confiante – tu n’as pas réessayée depuis le dernier accouchement, et que la même assistante doit se battre avec la fermeture éclair pour que tu ressembles à quelque chose.

 

 

Elle a compris que toi, tu ne comprenais pas toujours les demandes du photographe et que tu faisais au mieux l’andouille…..

 

 

 

….. au pire des choses étranges, et que tout le monde dans la rue se demande qui est cette femme au comportement erratique.

 

 

 

Elle a compris qu’il y a des angles, des mouvements ou des lieux qui ne fonctionnent pas, ou des idées qui ne marchent pas et qui donnent un résultat absolument affreux (hmmmm, brulez même les négatifs, s’il vous plait. Ah oui, ça n’existe plus, pardon. Brulez le photographe, alors).

 

 

 

(Bon, elle a aussi compris qu’on pouvait parfois boire du champagne sur un shooting, mais que, malgré des preuves accablantes, cela restait totalement exceptionnel).

On a fait la sélection et on a gaiment jeté ensemble à peu près 90 % des photos du shooting.

C’est un exercice presque facile quand on a 40 ans, qu’on se connaît et qu’on sait qui on est. J’ai les moyens émotionnels pour gérer sereinement la distance entre la femme qui existe en photo et celle qui se lève avec les cheveux en l’air et des cernes à 6 heures 30 le matin (glamour, vous avez dit… glamour ? ah non, ça doit être l’appartement en dessous).

Quand on a 16 ans, qu’on est en phase de construction personnelle et qu’on se cherche, c’est moins simple. Mais au moins, mon ado chérie aura vu l’envers du décor. J’espère que cela l’aidera à relativiser la perfection très peu naturelle des 3 milliards de selfies qu’elle regarde par jour.